« J’adore m’immerger dans les archives pour trouver des sujets. C’est pour moi le moment le plus intéressant de la création », confie Carl-Edouard Keïta par écran interposé. De ses années à la Parsons School of Design (New York), le jeune artiste reste marqué par la bibliothèque, dont la richesse lui a ouvert des perspectives inédites. « Je n’avais jamais eu accès à autant de ressources. C’était vertigineux. » Il en a gardé le goût, immodéré, de la documentation. D’importantes phases de recherche précèdent en effet chacune de ses séries, comme celle que lui inspire l’histoire du mouvement de danse Goumbé à Abidjan, dans les années 1960 post-indépendance.

La conversation avec le peintre a lieu alors qu’il achève, dans son atelier new-yorkais, un ensemble qui sera montré à Art Basel Paris en octobre. « Nous présentons toujours des solos afin de mettre à profit la visibilité qu’offre la foire aux artistes encore mal identifié·e·s », explique sa galeriste, Cécile Fakhoury. « Ce moment constitue un tournant dans leur carrière. » Posée en biais contre le mur, une toile a pour personnage principal un homme noir, allongé sur le dos et les bras repliés au-dessus de la tête, dont le buste nu repose sur un large aplat circulaire lumineux. À ses côtés, une sculpture sénoufo, une ethnie du nord de la Côte d’Ivoire.

Carl-Édouard est né en 1992, à Abidjan, où il a grandi. Le dessin est pour lui « une seconde nature » : « Quand je dessine, je comprends intuitivement d’où vient la lumière, mon geste est fluide. » C’est plus tard, en solitaire, qu’il fait l’apprentissage de la peinture. « Chaque tableau a été un défi », confie-t-il. En guise de récompense, cette intime conviction : « On obtient sur la toile des émotions que le dessin ne permet pas d’atteindre. » Ses compositions aux teintes sourdes laissent cependant souvent deviner, en filigrane, les lignes qui les structurent, témoignant de son amour pour l’architecture, acquis grâce à un ouvrage que lisait sa mère. « Enfant, puis adolescent, je traçais des plans, ceux de ma future maison, de mon école, de mon stade de foot... » L’angle droit, de son propre aveu, « [l’]obsède encore ».

Mais sa vocation timide se heurte aux attentes familiales ; il s'engage donc dans un cursus d’économie et de sciences sociales. Lorsqu’il rejoint sa sœur aînée à Atlanta, le jeune étudiant découvre qu’il est possible de suivre, en option, un cours de dessin. La confirmation de son don va lui permettre d’échapper à un master en finance. « Ma famille a fini par accepter que je m’inscrive dans une école de design, à une condition : que ce soit l’une des meilleures. » Promesse tenue : il est admis à la prestigieuse Parsons School of Design.

À sa sortie, alors qu’il doute encore de sa voie, deux rencontres vont se révéler déterminantes. En septembre 2018, à la recherche de contacts et de conseils, Carl-Édouard se rend au vernissage du plasticien béninois Romuald Hazoumè à la galerie Gagosian. Parmi les invité·e·s, la commissaire Aline Luque l’écoute et l’encourage à obtenir un diplôme d’art. Il postule alors à la New York Academy of Art, qui lui ouvre ses portes en lui allouant une bourse. Il se voue alors entièrement au dessin. Sa directrice de mémoire, l’artiste afro-américaine Tschabalala Self, devient, dit-il, « [sa] meilleure alliée, la seule à [lui] dire les choses franchement » quand son statut d’élève noir le place malgré lui en hérault de la cause décoloniale, rôle auquel il refuse d’être assigné. « J’ai tout de suite été séduite par la clarté du trait de Carl-Édouard Keïta et par la vitalité de ses personnages », nous écrit Tschabalala Self. « Il travaillait principalement au graphite sur papier pour créer des dessins élaborés et précis. Son œuvre est profondément narrative et imaginative ; elle transcende la chronologie et les frontières de la diaspora. »

Son travail de fin d’études lui vaut de se voir décerner, en 2021, le prix du meilleur dessinateur de sa promotion. Dans cette série à la mine de crayon sur papier, pour laquelle il a effectué des recherches sur les performeur·euse·s africain·e·s dans les cabarets parisiens des années 1920, la sensualité des danseur·euse·s transparaît sous les lignes géométriques qui semblent les corseter. La même année, sa première exposition personnelle est organisée à la galerie Cécile Fakhoury de Dakar, à partir de son corpus de diplôme et de cinq nouvelles œuvres. Intitulée « Le Bal noir », elle donne la mesure du talent de cet artiste émergent. Quelle audace dans ses Demoiselles or Whatever (2018), réinterprétation du chef d’œuvre cubiste de Picasso, dans lequel se manifeste avec éclat l’influence des arts premiers !

Carl-Édouard Keïta se rêve parfois en « agent de promotion » de la culture ivoirienne, méconnue selon lui des Ivoirien·ne·s eux·elles-mêmes. Récemment, il s’est ainsi intéressé au phénomène du séparatisme religieux qui les a conduit·e·s à se détourner de leurs anciennes croyances et de leurs représentations sculpturales. Au cours de ses investigations, le peintre s’est rendu compte des liens existant entre cette statuaire traditionnelle délaissée et l’imaginaire dada des années 1920. « Beaucoup d’œuvres associées à ce mouvement artistique européen venaient en fait de Côte d’Ivoire. Par exemple, je me suis aperçu que le masque de la célèbre photographie Noire et Blanche (1926), de Man Ray, était une pièce ivoirienne, de la tribu de mon père. » Une prise de conscience qui constitue pour le peintre le point de départ d’une nouvelle série.

Légendes et crédits

Les œuvres de Carl-Édouard Keïta seront présentées par Galerie Cécile Fakhoury dans le secteur principal d'Art Basel Paris 2026. Obtenez vos tickets ici.

Carl-Édouard Keïta est représenté par Galerie Cécile Fakhoury (Abidjan, Dakar, Paris).

Anne-Cécile Sanchez est une journaliste et rédactrice indépendante basée à Paris. Elle collabore régulièrement au Journal des Arts, à L’Œil et à Projets Médias.

Toutes les photos et vidéos par Tonje Thilesen pour Art Basel.