Couturier, costumier, illustrateur, collectionneur : Christian Lacroix est de ces créateur·rice·s dont le talent déborde les frontières d’une seule discipline. Natif d’Arles, il a grandi entouré des couleurs et des traditions de la Provence, une sensibilité visuelle que l’on retrouve dans chacun de ses univers.

Cet été, sa ville natale lui rend un double hommage au musée Réattu, avec deux expositions présentées simultanément jusqu’au 4 octobre 2026. La première, « Dessins, gribouillages et graffitis », retrace plus de 60 ans d’une pratique graphique intime et foisonnante, des croquis d’enfant aux illustrations les plus récentes. La seconde, « Collectionneur de photographies », dévoile un regard moins connu : celui d’un amateur éclairé, qui a réuni, depuis une trentaine d’années, des œuvres de Sarah Moon, Annie Leibovitz, Paolo Roversi, et bien d’autres. Rencontre avec un homme à l’imaginaire infini.

Quel est votre premier souvenir d’Arles ?

La traversée du pont sur le Rhône, bébé, dans mon landau, un jour d’hiver et de mistral.

Comment votre relation à la ville a-t-elle évolué au fil du temps ?

D’abord, enfant, c’était le puzzle d’un décor de théâtre ou de film, une histoire à écouter, de l’Antiquité gallo-romaine à un passé plus proche, marqué par la guerre et les bombardements, puis à un présent difficile à explorer, comprendre, habiter. Adolescent, une scène où se risquer à être soi, jusqu’à larguer les amarres. Jeune adulte, à Paris, c’est devenu une légende, une nostalgie, une saga à laquelle ajouter mes épisodes. Puis, 10 ans plus tard, devenu couturier, un mythe à conter, raconter et re-raconter jusqu’à la caricature, une caricature dont me libérer une fois que mes parents et grands-parents ont quitté ce monde.

La ville m’est alors apparue comme étrangère sans ces liens qui m’y connectaient à travers eux, j’y étais devenu sourd, muet, aveugle, je ne reconnaissais rien sans ce lien avec le passé.

La ville m’est alors apparue comme étrangère sans ces liens qui m’y connectaient à travers eux, j’y étais devenu sourd, muet, aveugle, je ne reconnaissais rien sans ce lien avec le passé.

J’y suis revenu vers la fin de ma vie de couturier pour y mener différents projets, comme des rites, pour les Rencontres de la photographie d'Arles, le musée Réattu, l’abbaye de Montmajour, le Museon Arlaten, ou encore les arènes, sans y reprendre racine, comme on reconnaît mal une femme que l’on a aimée jeune fille et qui a multiplié les makeover et interventions esthétiques jusqu’à devenir méconnaissable pour le jeune homme devenu vieux.


Comment la tradition provençale vous a-t-elle inspiré ?

Je suis né dedans, elle m’a été un spectacle dès que j’ai ouvert les yeux non seulement sur le costume provençal et les traditions camarguaises, mais aussi sur la corrida, ce que la ville a d’un peu italien et de très espagnol, et les Tsiganes.

C’est une culture aux goûts très forts et pleine de paradoxes, sociologiquement, historiquement, politiquement, qui vous habite et qui vous suit, avec une alternance d’amour/haine, d’attraction/répulsion. Je me suis toujours senti plus méditerranéen que français. C’est un prisme à travers lequel on considère tout ce que l’on apprend et croise ensuite. Et au moment de devenir couturier, c’est ce que j’avais à offrir et partager de plus personnel, mon « noyau dur », une partie en tout cas.

Que ne pouvez-vous faire qu’à Arles ?

Retomber en enfance par l’imagination, regarder le Rhône arriver du Nord depuis les fenêtres du musée Réattu !

En quoi Arles est-elle irremplaçable ?

Arles possède un esprit, un humour, des mots, une façon de jouer sa vie et de la vivre entre rire et larmes, une recherche de l’extraordinaire, un goût de l’excentricité, qui ont disparu, pour moi en tout cas.

Que représentent pour vous ces deux expositions au musée Réattu ?

Un regard en arrière, un « point », un hommage à ce musée qui, avec le Museon Arlaten-musée de Provence, m’a fait éprouver ce que pouvaient être les arts dès la petite enfance. Je continue à dessiner pour la scène mais je me pose un peu plus, il est temps de mettre de l’ordre. Avec Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera, nous venons de constituer une association pour la protection de mon patrimoine personnel.

Mon travail pour la couture (dessins et milliers de modèles) appartient au groupe espagnol STL, mes archives de costumier sont déposées au CNCS de Moulins ; ici resteront toutes les archives plus personnelles comme ces dessins. Rien de précieux, mais un cheminement de la maternelle à aujourd’hui en passant par mon obsession pour l’histoire du costume et tout ce qu’elle a suscité le long de sept décennies, et les images qui m’ont accompagné.

Quelle place occupe la photographie dans votre pratique artistique ?

J’ai toujours été un « papivore » [amateur de livres, ndlr.], un « iconophile », « iconovore ». Enfant et même jusqu’au millénaire, je vivais davantage le monde par procuration, à travers les images, les photos, les journaux, les magazines. Je les ai collectionnés, compilés et collés dans des albums comme un kaléidoscope d’où faire jaillir mes propres images par une sorte d’alchimie du regard, de la mémoire, de tous les sens.

Et le dessin ?

Je ne collectionne pas les dessins, sauf quelques coups de cœur rencontrés, toujours anonymes, modestes. Je n’ai pas le goût des signatures, bien au contraire, l’anonyme me fascine davantage. L’exposition ne montre que mes dessins très humbles, jusqu’aux graffitis de téléphone. Aussi loin que je me souvienne, je ne me suis jamais pensé artiste, mais décorateur.

Quels sont vos lieux favoris pour boire un verre et dîner ?

Mes lieux emblématiques d’antan ont disparu pour la plupart, mais le jardin de l’hôtel Jules César (9 boulevard des Lices) est toujours propice à la conversation, et le Galoubet (18 rue du Docteur Fanton) reste incontournable. J’aime aussi quitter la ville pour les Alpilles et la Camargue.

Quel conseil donneriez-vous aux personnes visitant Arles pour la première fois ?

De se perdre un peu dans les vieilles rues sans boutiques ni voitures ou presque de « l’Hauture », le quartier au-dessus des arènes ; ou de la Roquette, toute la partie Est, du pont de Trinquetaille jusqu’au nouveau pont, ex-quartier des mariniers et des armateurs, puis des gitans, très gentrifié aujourd’hui mais non sans charme. La ville a le grand mérite de pouvoir se découvrir à pied.

Légendes et crédits

« Dessins, gribouillages et graffitis » et« Collectionneur de photographies » sont à découvrir au musée Réattu jusqu'au 4 octobre 2026.

Légende de l'image d'en-tête : Photographie d'Aude Carleton pour Art Basel.

Publié le 6 juillet 2026.