Par George Nelson

Les artistes créent des paysages imaginaires et irréels qui invitent à repenser la relation de l’humanité au monde naturel. À travers des horizons lumineux, des terrains abstraits, des scènes immersives et des références symboliques aux montagnes, à l’eau, aux corps célestes et à des créatures exotiques, leurs œuvres nous incitent à réfléchir à nos liens physiques, émotionnels et psychologiques avec la nature.

Dans l’art contemporain, de nombreux·ses artistes remettent en question notre place dans le monde naturel en explorant les enjeux écologiques, l’extinction des espèces et d’autres formes de vie. Leurs projets immersifs s’inspirent souvent de l’intelligence animale, fongique et des insectes pour imaginer des futurs qui dépassent les perspectives anthropocentrées auxquelles nous sommes habitué·e·s.

Cette démarche s’inscrit dans une volonté de mobiliser l’art pour mettre en lumière la fragilité de l’existence humaine. Des installations environnementales immersives de Refik Anadol, fondées sur des données scientifiques, aux paysages virtuels de John Gerrard, qui examinent le changement climatique et les effets de l’industrie, de nombreux·ses artistes nous exhortent à repenser notre rapport au monde naturel.

Mais l’art peut-il faire davantage que modifier notre perception ? Peut-il nous aider à voir le monde selon une perspective plus-qu’humaine — qui nous situe au sein des systèmes vivants dont nous dépendons, plutôt qu’en dehors d’eux ? Et changer notre regard sur le monde peut-il transformer notre manière d’agir ?

John Gerrard, artiste irlandais qui explore depuis longtemps les relations entre activité humaine et monde naturel, affirme que le problème n’est pas le manque d’information. « La conscience est déjà là », dit-il. Mais l’art peut rendre ce savoir sensible. John Gerrard décrit cela comme une forme de « mouvement » : la sensation émotionnelle et physique qui survient lorsqu’une idée nous atteint autrement. Son œuvre Western Flag (Spindletop Texas) (2017), qui montre un panache de fumée noire s’échappant d’un mât virtuel sur le site du premier puits de pétrole du Texas, offre une image saisissante de l’économie du carbone. « Les artistes sont des communicateur·rice·s hors pair », observe-t-il. « Réussir à faire émerger une œuvre au milieu du bruit de la publicité et des médias est déjà un accomplissement considérable. »

L’espoir passe par l’action

L’art ne peut toutefois pas résoudre le problème à lui seul. John Gerrard explique que la puissance d’une œuvre tient en partie à sa liberté d’être « inutile » : observer, provoquer et imaginer des possibles sans devoir apporter de solution immédiate. « Elle peut ne rien faire, puis tout faire », dit-il.

Elise van Middelem, entrepreneuse belge et stratège créative passée de l’art contemporain à l’écologie, considère que la prise de conscience fait elle-même partie du problème. Après avoir mené d’ambitieux projets interdisciplinaires pour Louis Vuitton, Nike ou Samsung, elle s’est lassée de voir les expositions et les discussions rarement conduire à des actions concrètes. En 2019, elle a lancé SUGi, un projet de création de mini-forêts plantées par les communautés locales, afin de restaurer la biodiversité et de reconnecter les personnes à la nature.

« J’en ai fini avec la sensibilisation », affirme Elise van Middelem. Elle souhaite plutôt donner à chacun·e les moyens de participer directement à la restauration écologique et d’en constater les effets. « Agir ne suffit pas ; il faut aussi raconter l’histoire… L’espoir, c’est l’action. »

Concevoir des solutions

Un changement de perception peut-il aussi modifier notre façon de fabriquer les choses ? Simone Farresin, du studio milanais Formafantasma, qui étudie les forces écologiques à l’œuvre dans le design, le pense. Le design, explique-t-il, est profondément lié à l’industrie : il peut donc soit renforcer les systèmes existants, soit interroger leur fonctionnement. En 2020, Formafantasma — qui a reçu la médaille d’or dans la catégorie « créateur transdisciplinaire » lors de la première édition des Art Basel Awards l’an dernier — a lancé le projet Cambio, consacré à la gouvernance des forêts et aux industries du bois. Cette recherche a conduit, la même année, à une collaboration avec Artek, entreprise finlandaise de mobilier, afin d’examiner ses pratiques d’approvisionnement et d’utilisation du bois.

Plutôt que de proposer un nouveau produit, Formafantasma a encouragé Artek à exploiter au maximum chaque arbre, y compris ses imperfections. L’entreprise a également acquis une parcelle de forêt, non pour alimenter sa production, mais pour disposer d’un lieu où repenser la sylviculture et sa relation au matériau qu’elle emploie. « Le design peut faire partie du problème, mais aussi de la solution », conclut Simone Farresin.

Il voit ce type de réflexion comme central dans toute approche écologique et considère que la compréhension des chaînes d’approvisionnement est au cœur de la mission du studio. « Il faut penser à l’écologie d’une chaise, par exemple : pas seulement à l’usine où elle est produite, mais à l’origine du matériau, à son acheminement, à sa distribution et à ce qu’il devient ensuite. »

C’est la logique qui sous-tend la perspective « plus-qu’humaine ». Elle consiste à voir les forêts, les océans, les animaux et les plantes non comme de simples ressources ou éléments de décor, mais comme des systèmes interconnectés, dotés de leurs propres formes d’action et de valeur.

Le monde de l’art doit montrer l’exemple

L’art a ici un rôle particulier à jouer, car il peut nous aider à voir et à ressentir nos liens avec les autres formes de vie et les écosystèmes dont nous dépendons. Standard (2023) de John Gerrard, issue de la même série que Western Flag, projette cette question vers l’avenir. Ce drapeau blanc fait de vapeur d’eau nous demande quelles normes écologiques nous sommes prêt·e·s à nous imposer, et « ce à quoi nous pourrions devoir renoncer pour les atteindre », explique l’artiste. Il voit dans cette réaction émotionnelle un possible moteur d’action. « Le mouvement ne consiste pas seulement à ressentir quelque chose, ajoute-t-il. Il s’agit de passer à l’action. »

Mais que se passe-t-il lorsque le monde de l’art fait lui-même partie du problème ? Alice Bonnot, commissaire d’exposition indépendante française travaillant à l’intersection de l’art et de l’écologie, estime que le débat doit dépasser le contenu des expositions pour s’intéresser à leur fabrication et à leur propre empreinte environnementale. Pour elle, « il y a une différence entre un art qui parle d’écologie et un monde de l’art qui fonctionne de manière écologique ».

Réduire cet écart exige plus que d’ajouter des politiques de durabilité à des pratiques existantes. Cela suppose d’interroger le fonctionnement même du monde de l’art : pourquoi les expositions doivent-elles autant circuler ? Pourquoi les expositions temporaires génèrent-elles autant de déchets ? Et une industrie fondée sur des déplacements internationaux constants peut-elle réellement devenir durable ?

« La polycrise nous impose de montrer l’exemple plutôt que de faire la leçon, et d’aligner véritablement nos paroles sur nos actes », estime Alice Bonnot. « De nombreuses expositions consacrées à la nature ont un effet négatif sur celle-ci… Le greenwashing existe dans le monde de l’art comme ailleurs. »

Au-delà des besoins humains

Alice Bonnot défend « l’urgence de dépasser la durabilité pour aller vers un art et des expositions régénératifs ». Il s’agit de penser à ce qu’une exposition peut activement restituer.

Elle cite comme exemple la série en cours d’Alexandra Daisy Ginsberg, Pollinator Pathmaker (2021–). Développée avec des horticulteur·rice·s, des spécialistes de la pollinisation et un informaticien, l’œuvre utilise un algorithme pour concevoir des plantations en fonction des besoins des pollinisateurs. Les jardins qui en résultent offrent des habitats à d’autres espèces : l’œuvre ne se contente donc pas de parler de nature, elle devient elle-même partie prenante d’un écosystème.

Cette démarche est au cœur d’une approche plus-qu’humaine de l’art. Elle nous invite à cesser de considérer le monde naturel uniquement à travers un prisme humain, et à prendre en compte l’agentivité, les besoins et les interdépendances des autres formes de vie. Dans le contexte de la crise climatique, transformer notre relation au vivant pourrait être aussi important que de modifier les technologies et les systèmes qui l’ont endommagé.

La question la plus difficile reste cependant de savoir ce que nous faisons de cette nouvelle perspective. Alice Bonnot invite à nous interroger : « L’art peut-il réellement nous aider à développer une autre relation au monde non humain, ou lui demandons-nous de résoudre un problème qui exige, au fond, des changements politiques, économiques et comportementaux ? »

Crédits et légendes

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Pour la première fois, UBS ouvrira son UBS Salon au public, du vendredi 23 au dimanche 25 octobre, pendant Art Basel Paris. Les visiteur·euse·s pourront y découvrir « Earthly Paradise: Nature Reimagined », une sélection d’œuvres de l’UBS Art Collection. La présentation réunit notamment des œuvres d’Ishita Chakraborty, Marguerite Humeau, Hayal Pozanti, Julian Charrière, Nicolas Party, Etel Adnan, Jennifer Guidi, Raqib Shaw, Sol Calero et Andi Fischer, qui explorent chacune le monde naturel dans un langage artistique singulier. Outre une conversation, le public pourra approfondir les idées et les thèmes de la présentation grâce à différents dispositifs de médiation, notamment des visites guidées, un parcours audio et des contenus numériques éditorialisés. Pour en savoir plus, cliquez ici.

George Nelson est écrivain basé à Londres et rédacteur associé de The Art Journal.

Traduction française : Art Basel.

Légende de l'image d'en-tête : Pollinator Pathmaker LAS Edition, 2023–en cours. Vue de l’installation sur le parvis du Museum für Naturkunde, Berlin, en septembre 2025. Commande de la LAS Art Foundation. Photographie de Dario J Laganà.

Publié le 13 octobre 2026.