Ces dernières années, l’artiste new-yorkais Drake Carr a trouvé son public avec ses séances de portraits en direct organisées dans des galeries à New York, Los Angeles et Paris, voire chez des particuliers·ères. Observateur avisé et passionné d’illustrations de mode, Drake Carr représente ses modèles – qu’il s’agisse d’inconnu·e·s ou de personnalités telles le mannequin Pat Cleveland ou l’actrice Hari Nef – avec la précision d’un orfèvre.
« Ces expositions ouvertes à tou·te·s que je fais depuis trois ans ont été un peu comme un camp d’entraînement/boot camp », me confie Drake Carr, 33 ans, lors d’une visite à son atelier de Brooklyn cet été. Chaque séance est une épreuve d’endurance, une sorte de duel psychologique où il travaille à toute vitesse pour distiller à la fois les caractéristiques physiques et les sous-textes émotionnels des personnes qu’il croque.
Il apporte cette même attention à un ensemble d’œuvres dont la gestation a été bien plus longue : une série de dix silhouettes en bois découpé peint que la galerie américaine Mariposa présentera sur son stand à Art Basel Paris cet automne. Le projet a pris deux ans – un rythme qui a permis à cet artiste autodidacte, à qui il est déjà arrivé de produire 150 dessins en l’espace de deux semaines de résidence, d’aller plus loin. « En général, on n’a tout simplement pas autant de temps », remarque-t-il.
Chaque silhouette naît d’une planche de contreplaqué d’érable poncé dont l’épaisseur ne dépasse pas 3 cm, achetée en quincaillerie et découpée à la scie sauteuse. L’artiste y peint directement ses personnages atypiques – dont chacun·e lui est inspiré à la fois par des connaissances et des personnes observées dans la rue, mais aussi par des coupures de presse et par sa propre personne. Colorés et glamour, la taille fine et la cuisse galbée, il·elle·s semblent souvent saisis au milieu d’un mouvement de danse. Partageant l’ADN « illustration de mode » des portraits en direct, quelque part entre le camp et le chic, il·elle·s sont ici surdimensionnés et peints avec tant de précision qu’on ne serait pas surpris·e de les voir bondir du mur et se mettre à voguer.
Mais au-delà du glamour, l’artiste leur confère un air de mystère. Prenez celui-là, vêtu d’un long manteau bleu marine et élégamment ganté, déhanché d’un côté, la tête tournée de l’autre. « C’est une sorte de version amplifiée de moi-même », commente Drake Carr. « Il ne vous regarde pas, mais il regarde quelqu’un·e et il sait qu’on le regarde. »
Cette dichotomie entre celui·lle qui observe et celui·lle qui est observé·e est un fil rouge dans l’œuvre de Drake Carr, peut-être hérité de ses années dans le monde de la nuit. L’artiste a longtemps travaillé comme serveur au Happyfun Hideaway, un bar gay à l’ambiance tiki de Bushwick, à New York, qui, de facto, lui servait aussi de galerie. Ses grands portraits agrafés aux murs étaient les précurseurs des silhouettes en bois que Mariposa présentera à Art Basel. Perché derrière la caisse, il observait la façon dont les gens oscillaient entre l'abandon de soi – danser, flirter, boire, se lâcher – et avoir parfaitement conscience qu’ils elles étaient aussi là pour voir et être vu·e·s. Les silhouettes saisissent cette tension, comme par exemple ce beau gosse en chemise à carreaux surpris en train de regarder à la fois à gauche et droit devant lui.
L’effervescence des années 1980 est souvent évoquée à propos du travail de Drake Carr, et c’est vrai que les films, les livres et surtout la musique de cette époque sont des références pour l’artiste. Cela transparaît dans les vêtements des silhouettes – le coupe-vent d’une femme blonde, les épaulettes surdimensionnées d’un manteau marine, à l’instar de celui de Grace Jones sur la pochette de son album mythique Nightclubbing, sorti en 1981.
« Cette époque m’attire pour de nombreuses raisons », confirme Carr. « C’était une période extraordinaire, mais ce qui la rendait aussi si particulière, c’est qu’elle avaitune grande part d’ombre. Et pour moi, la réunion de ces deux aspects produit quelque chose de vraiment poignant. » C’est précisément cette dualité que l’on a tendance à oublier quand on évoque les années 1980. « Cette part obscure et souterraine est assez essentielle pour moi », ajoute-t-il.
Drake Carr n’a peut-être pas vécu les années 1980, mais travailler dans le monde de la nuit lui a apporté d’autres zones d’ombre. Les heures pouvaient être longues, les client·e·s abusaient de l’alcool ou des drogues, et les débordements n’étaient pas rares. C’est « ce moment où la musique de la fête commencent à résonner de manière sinistre », décrit l’artiste. « Les spots rose vif et les décibels » – si festifs au début – « se font soudain menaçants. » Dans ses silhouettes, ce point de bascule n’est jamais très loin ; quelque chose pourrait mal tourner d’une seconde à l’autre. « Je crois que c’est ce qui rend la partie flashy et fun si intense : elle est tellement à la limite du trop. »
Il reste que ces silhouettes sont indéniablement belles, sans pour autant être ostentatoires. On n’y retrouve pas la patte que l’artiste met dans ses dessins ni les traces d’un travail sur bois. L’un des objectifs de Drake Carr est qu’elles apparaissent comme ayant tout simplement… surgi. L’artiste, qui a grandi dans un foyer chrétien à la périphérie de Flint, dans le Michigan, se plaît à les comparer aux vitraux d’une église – un lieu où on ne vient pas pour voir de l’art et où on ne pense pas au travail qu’ils ont demandé – même si chaque panneau a nécessité du temps, du savoir-faire et de l’attention. En fait, on trouve presque normal qu’il y ait des vitraux, comme s’ils avaient tout simplement… surgi.
« Je suis plus inspiré par l’idée que les gens puissent faire l’expérience de l’art d’une manière moins stérile ou contrôlée », explique-t-il. C’est pour cela qu’il aime voir son travail figurer dans des endroits insolites ; l’œuvre est moins définie par qui l’a créée ou pour quoi, mais plutôt par celles et ceux qui la côtoient dans leur vie. C’était déjà vrai de ses dessins dans les bars, des T-shirts peints à l’aérographe pour ses amis et des flyers de soirées qu’il illustrait quand il est arrivé à New York de son Michigan natal, il y a 11 ans. Et c’est tout aussi vrai des silhouettes, si éloignées de ce que l’on voit habituellement dans une foire d’art.
Je raconte à Drake Carr que j’ai dansé au Happyfun Hideaway ; que j’étais probablement l’une de ces personnes qu’il voyait ne jeter qu’un œil distrait à ses dessins et qui se baladait dans la salle avec l’art en toile de fond. J’avoue, un peu gênée : « Je ne savais pas qu’ils étaient de vous. »
« Et c’est ça le principe de l’exposition », répond-il avec un sourire. « Que vous ne le sachiez pas. »
Les œuvres de Drake Carr seront présentées par Mariposa Gallery dans le secteur Emergence d'Art Basel Paris 2026. Obtenez vos tickets ici.
Drake Carr est représenté par Mariposa Gallery (Los Angeles et New York).
Grace Edquist est critique d’art et directrice de la rédaction du magazine Vogue. Elle vit à New York.
Traduction française : Art Basel.
Toutes les photos et vidéos par Emma Trim pour Art Basel.