Alors qu’Art Basel Paris revient au Grand Palais pour sa cinquième édition, deux secteurs de la foire invitent les spectateur·rice·s à ralentir le regard.
Avec Emergence, présenté sur les coursives du Grand Palais, 16 stands monographiques donnent à voir des pratiques en pleine affirmation, à l’image de celle de Cudelice Brazelton IV, dont les assemblages de fer, de rouille, de faux cuir et de toile de jean font surgir des récits liés au travail, au corps et à la famille.
Premise, lancé en 2024, est une vraie spécificité parisienne : au sein des foires Art Basel, c’est l’un des seuls secteurs qui permettent officiellement l’intégration d’œuvres produites avant 1900. Il traduit, selon le directeur d’Art Basel Paris Karim Crippa, « un désir de repousser les frontières du canon de l’histoire de l’art ». Pour l’édition 2026, le secteur s’agrandit et accueille 12 stands, contre 9 l’an dernier. Il sera aussi déplacé dans une nouvelle galerie du Grand Palais qui inaugurera un accès à la foire par le square Jean Perrin. Ici, on pourra découvrir les œuvres de Derek Jarman, figure queer et punk de la scène britannique, ou les visions fiévreuses de Sibylle Ruppert, artiste longtemps restée aux marges du surréalisme d’après-guerre. Entre nouvelles voix et figures redécouvertes, voici notre proposition de parcours.
Emergence
Solomon Garçon
243 Luz (Londres)
À en croire Solomon Garçon, le monde de l’art est un plateau de téléréalité où chacun·e joue son propre rôle. À partir de ses observations, le Londonien né en 1991 a développé une pratique marquée par une grande économie de moyens. Ses installations isolent des gestes, des attitudes et des codes sociaux observés dans les lieux qu’il traverse, y compris dans le microcosme d’une foire. La galerie 243 Luz présente un ensemble de ses œuvres murales : des monochromes abstraits frappés du logo « E ! » de la chaîne de téléréalité étatsunienne, ou un cube de plexiglas avec une chaussure masculine qui révèle un micro caché.
Cudelice Brazelton IV
Wschód (Varsovie)
La pratique de Cudelice Brazelton IV est caractérisée par une matérialité sensuelle et poignante. Fer, rouille, faux cuir, pommade, toile de jean et peinture acrylique portent des récits toujours à fleur de peau. La désindustrialisation, l’histoire ouvrière et les cultures du soin traversent son travail, nourri par son expérience d’artiste afro-américain ayant grandi entre un père sidérurgiste et une mère tenant un salon cosmétique. Pour sa participation au secteur Émergence, Cudelice Brazelton IV a recouvert les murs de pans teintés d’un noir pétrole. Ces éléments proviennent de l’installation Soft Corrosion (The Pomade House), une cabane présentée lors de la Biennale de Kaunas en 2025, qu’il a depuis démontée et qu’il recompose aujourd’hui.
Clémentine Adou
Lo Brutto Stahl (Paris)
On imagine Clémentine Adou arpenter les rues de Paris pour glaner des matériaux abandonnés sur le bitume. L’artiste compose des panoramas tragi-comiques à partir des rebuts de la ville : elle y trouve ce que les autres ignorent, de grands pans de cartons d’emballage ou des baleines arachnéennes de parapluies démembrés. La galerie Lo Brutto Stahl présente un ensemble d’œuvres suspendues ou murales de l’artiste parisienne. Ces œuvres nous invitent à ralentir et à regarder autrement les objets ordinaires qui composent le paysage urbain.
Lorenza Longhi
Galerie Oskar Weiss (Zürich)
Lorenza Longhi, née en 1991, fait partie d’une génération qui n’a connu qu’un monde déjà saturé d’objets, de signes et de slogans. L’artiste italienne réinvestit des techniques artisanales pour reprendre la main sur un environnement envahi par les stigmates de la société de consommation. Pour son installation sur le stand de la galerie zurichoise Oskar Weiss, elle reproduit le sol de son atelier à partir d’un procédé de sérigraphie. Des sacs de shopping jonchent le sol. Abandonnés nonchalamment, ils camouflent des caméras espionnes, résumant l’ambiguïté d’une époque tiraillée entre désir de simplicité et omniprésence grandissante de la techno-surveillance.
Asma Belhamar
Green Art Gallery (Dubaï)
Comment s’orienter dans un espace hypermoderne où l’échelle du paysage dépasse la perception humaine ? Comment préserver la mémoire de lieux familiers alors même que tout accélère ? L’artiste émiratie Asma Belhamar connaît bien les paradoxes du Golfe, région riche et complexe où elle vit et travaille. Avec la Green Art Gallery, elle présente un ensemble de sculptures et de dessins autour de la notion utopique de la « megastructure », qui trouve un écho direct dans les environnements urbains du Golfe. Impression 3D, céramique et bois s’y combinent pour interroger la mémoire des lieux quand leur transformation n’a de cesse de s’accélérer.
Premise
Sibylle Ruppert
Blue Velvet (Zürich)
Les visions de Sibylle Ruppert (1942-2011) ouvrent les portes de royaumes fiévreux. Là, les membres s’entremêlent à l’infini et les règnes se livrent à des hybridations contre-nature. Née alors que les bombes pleuvaient sur sa ville natale de Francfort, l’artiste traversa le siècle par ses marges. À Paris, elle découvrit sa famille d’élection : les maîtres de la transgression, du Marquis de Sade à Georges Bataille. Que Sibylle Ruppert soit l’une des femmes du surréalisme d’après-guerre longtemps restées dans l’ombre et aujourd’hui honorées compte pour beaucoup dans sa redécouverte, portée notamment par la galerie zurichoise Blue Velvet. Celle-ci met en avant des peintures et dessins encadrant la monumentale Curval (1976), un grand charbon sur papier jamais présenté auparavant où corps, fantasmes et violences semblent se confondre.
Tarsila do Amaral
Almeida & Dale (São Paulo)
Tarsila do Amaral (1886-1973) est l’une des fondatrices du modernisme brésilien. L’artiste développa son langage pictural à l’intersection des avant-gardes européennes et de l’héritage tropical de son pays. Formée à Paris, auprès notamment du cubiste Albert Gleizes, elle s’inspira des paysages et du folklore brésiliens pour en tirer un langage pictural profondément personnel. La galerie Almeida & Dale a confié la sélection de ses œuvres au commissaire d’exposition Cristiano Raimondi, qui a imaginé un parcours où les représentations oniriques d’une nature tropicale offrent un contrepoint aux vues européennes plus minérales.
Uche Okeke, Obiora Udechukwu et El Anatsui
kó (Lagos)
Au lendemain des indépendances africaines des années 1960, le Nigéria connut une efflorescence créative. L’école de Nsukka fut l’un des principaux foyers d’une réinterprétation de l’abstraction moderniste à partir des traditions igbo, dont l’art mural et la peinture corporelle. La galerie kó de Lagos réunit trois figures déterminantes de l’école, Uche Okeke, Obiora Udechukwu et El Anatsui. Dans des tons d’une intensité feutrée, l’accrochage fait dialoguer paysages, mémoires spirituelles et visions politiques. Les représentations de forêts vierges d’Uche Okeke trouvent un contrepoint dans des fresques de bois tropical d’El Anatsui, tandis qu’Obiora Udechukwu dépeint une procession de réfugié·e·s traversant les herbes hautes vers des cieux embrasés.
Derek Jarman
Amanda Wilkinson Gallery (Londres)
Derek Jarman (1942-1994) est l’une des figures les plus influentes de la contre-culture britannique, auteur d’une œuvre poignante et sans concession qui le vit explorer aussi bien la peinture que l’écriture, le film, l’activisme et le jardinage. Queer, punk et romantique noir dans l’âme, il cultiva ses obsessions en passant d’un médium à l’autre sans jamais séparer création, vie intime et engagement politique. Après avoir appris sa séropositivité, il se retira à Prospect Cottage, cabane de pêcheur isolée où il réalisa certaines de ses œuvres les plus iconiques. C’est le cas de ses peintures au goudron, les « tar paintings », réalisées entre 1984 et 1991. La galerie londonienne Amanda Wilkinson en propose un accrochage, célébrant la traduction en français l’an passé de son journal intime Nature Moderne.
Futura
Danysz Gallery (Paris)
Depuis le début des années 1980, Futura (également connu sous le nom de Lenny Mc Gurr) a fait du mur un terrain d’abstraction, en particulier à New York. Il s’y mêla à la scène artistique bouillonnante qui contribua à élargir les cadres de l’art, fréquentant des pairs comme Jean-Michel Basquiat, Keith Haring ou Kenny Scharf. Lui-même, Lenny McGurr dans le civil, a souvent été présenté comme l’un des pères fondateurs du graffiti, qu’il mena vers l’abstraction et fit évoluer sur la toile. La Danysz Gallery, engagée auprès de l’art urbain et du graffiti depuis plus de trois décennies, revient sur sa carrière avec une présentation d’œuvres historiques couvrant quatre décennies de création, accompagnée d’une intervention in situ réalisée par l’artiste.
Art Basel se déroule du 23 au 25 octobre 2026 au Grand Palais. Achetez vos billets ici.
Ingrid Luquet-Gad est une critique d’art et une doctorante basée à Paris. Elle enseigne la philosophie de l’art à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Légende de l'image d'en-tête : Art Basel Paris 2025.
Publié le 1er octobre 2026.