Par Sarah Belmont
Cet automne, les voyageur·euse·s de la gare de l’Est sont accueilli·e·s par ce bouquet géant qu’est Iris (1889) de Vincent van Gogh. Cette œuvre, réalisée peu après l’entrée du peintre à l’asile Saint-Paul de Saint-Rémy-de-Provence, dans le sud de la France, fut présentée au Salon des Indépendants. D’après une lettre de son frère Théo, « elle frappe l’œil de loin ». L’observation s’avère prophétique : impossible de rater ces fleurs agrandies à l’échelle XXL. La reproduction a été tronquée afin de tenir sur deux façades, ajustement qui évoque, telle une mise en abyme, le cadrage radical de van Gogh. Ses iris débordent du cadre et, à présent, des murs.
La collection Getty au-delà des murs du musée
C’est grâce au J. Paul Getty Trust, la plus importante organisation culturelle et philanthropique au monde dans le domaine des arts visuels, que l’espace public parisien se pare aujourd’hui d’œuvres monumentales. Fidèle à sa mission et à son engagement « Tout pour l’art », l’institution américaine, fondée en 1953 par cet homme d’affaires et collectionneur, présente six pièces maîtresses de la collection du Getty Museum (Los Angeles), six reproductions monumentales installées dans six lieux de la ville lumière. « Ce projet passionnant témoigne de la volonté du Getty de diffuser l’art par-delà les cimaises muséales et de nouer des partenariats constructifs à travers le monde », explique Katherine E. Fleming, présidente-directrice générale du Trust.
Cette initiative, menée en collaboration avec l’agence de conseil et de gestion culturelle L’Art dans la Ville, coïncide avec le 250e anniversaire de l’amitié franco-américaine, qui a toujours accordé une place centrale à la culture. Les liens que l’institution elle-même entretient avec l’Hexagone s’inscrivent dans ce contexte plus large. L’art français occupe une place importante dans la collection, et le Getty entretient depuis de nombreuses années des partenariats et des collaborations avec le château de Versailles, le musée d’Orsay, la Bibliothèque nationale de France et l’imprimerie d’art Idem Paris, entre autres. Dernièrement, il a renouvelé jusqu’en 2028 son accord de coopération avec le Consulat général de France à Los Angeles et la Villa Albertine, afin de promouvoir la programmation française en son sein et de favoriser les échanges entre les trois institutions.
Dans les rues de Paris, chaque reproduction s’accompagne d’un QR code qui permet d’en savoir plus sur l’ensemble du projet, ainsi que sur l’œuvre en question. La plupart des artistes sélectionnés sont français : certains sont immédiatement reconnaissables, d’autres ont refait surface récemment, à l’occasion de grandes expositions. Outre Iris de Vincent van Gogh, que Katherine Fleming perçoit comme « peut-être le tableau le plus célèbre du Getty », figurent des œuvres d’Édouard Manet, de Paul Cezanne et de Gustave Caillebotte. Le parcours comprend également Printemps (1894) de Lawrence Alma-Tadema, « un joli clin d’œil à notre collection d’antiquités », ajoute la présidente-directrice générale. Le choix des emplacements a été mûrement réfléchi. Plutôt que de se limiter aux quartiers les plus fréquentés et touristiques, le Getty a élargi son champ d’action. « Nous voulions un éventail varié qui permette vraiment d’explorer la ville, et de susciter un regard et un intérêt nouveaux pour la collection du Getty. »
Du facteur de Van Gogh à une procession romaine
À pied, à vélo ou en voiture, depuis la gare de l’Est, cap sur l’Hôtel de Ville, où trône un autre van Gogh, Portrait de Joseph Roulin (1888), qui dépeint le facteur avec lequel le peintre s’était lié d’amitié à Arles. « Une bonne âme, si sage, si pleine de sentiment et si confiante », écrivait-il. Après l’explosion de couleurs d’Iris, cette œuvre en noir et blanc offre une ambiance bien différente. Des lignes énergiques de van Gogh émanent de véritables vibrations, tandis que les hachures nerveuses de l’arrière-plan donnent une impression de mouvement, comme une invitation à poursuivre son chemin.
Prochain arrêt : Notre-Dame. Ici, Printemps de Lawrence Alma-Tadema reflète une atmosphère tout autre. Des jeunes femmes et des enfants, pieds nus et coiffé·e·s de couronnes de fleurs, défilent dans une Rome antique imaginaire, entouré·e·s de marbre, de coquelicots, de jonquilles et de musicien·ne·s. Cette cascade de personnages qui traverse la composition, des spectateur·rice·s penché·e·s aux balcons et sur les toits à la foule en contrebas, fait écho à l’animation du quartier alentour, l’un des plus animés de Paris.
La Parisienne de Manet et les pommes de Cézanne
Direction le Louvre – avec qui le Getty a collaboré à de nombreuses reprises –, à la rencontre de Jeanne (Le Printemps) (1881) de Manet. Jeanne Demarsy, comédienne en herbe vêtue d’une élégante toilette fleurie, incarne la parfaite coquette parisienne du 19e siècle – chapeau à l’artiste, qui a lui-même choisi sa tenue. La jeune femme s’achemine vers l’ouest, une ombrelle à la main, comme si elle vous invitait à l’accompagner dans sa promenade.
Poursuivez pourtant vers le sud, jusqu’au carrefour de la Croix-Rouge, dans le quartier de Sèvres-Babylone, près du Bon Marché – le grand magasin le plus prestigieux de la rive gauche, où Jeanne aurait très bien pu acheter sa robe. Levez les yeux ! Voici Nature morte aux pommes de Cezanne, datée de 1893-1894. Au cours des 30 dernières années de sa vie, le maître aixois reprenait les mêmes objets pour modèles, dont un vase vert, une bouteille de rhum, un pot à gingembre et… ces fruits, afin d’expérimenter autour de la forme, de la couleur et de la lumière. Son souhait le plus cher était d’« étonner Paris avec une pomme ». Voilà chose faite, plus d’un siècle plus tard, avec l’aide du Getty.
Paris dans les yeux de Caillebotte
Enfin, rendez-vous à l’ouest, à Auteuil, où Jeune Homme à sa fenêtre, de Caillebotte, fait de la contemplation de Paris un véritable sujet pictural. Cette scène d’observation intime date de 1876 : un homme debout regarde la ville en contrebas. L’œuvre faisait partie de « Caillebotte - Peindre les hommes », exposition co-organisée par le Getty et le musée d’Orsay, qui a débuté sa tournée à Paris en 2024, avant de voyager à Los Angeles, puis à Chicago.
L’image se prête parfaitement au projet. Après tout, les passant·e·s sont incité·e·s à jeter un nouveau regard sur l’art, sur Paris et peut-être sur des rues qu’il·elle·s empruntent chaque jour sans vraiment les voir. (Envie d’aller plus loin ? Il suffit de suivre les pas des impressionnistes par-delà la capitale, en direction de la Normandie, où nombre d’entre eux·elles ont trouvé les paysages qui allaient transformer la peinture moderne.)
Pour cette balade en ville, nul billet à réserver, nul horaire à respecter et nul seuil à franchir… Il ne vous reste plus qu’à plonger tête baissée, ou plutôt levée, dans ce musée en plein air.
Getty fait avancer le sens et l’impact de l’art — rassemblant les gens pour préserver le passé, inspirer le présent et façonner l’avenir.
Le J. Paul Getty Museum collecte des antiquités grecques et romaines, des peintures, dessins, manuscrits, sculptures et arts décoratifs européens jusqu’en 1900, ainsi que des photographies du monde entier jusqu’à nos jours. La mission du Musée est d’exposer et d’interpréter ses collections, et de présenter d’importantes expositions de prêt et des publications pour le plaisir et l’éducation des visiteurs, locaux et internationaux.
Sarah Belmont est journaliste et auteure spécialisée en art et voyages, basée à Paris. Elle écrit en français et en anglais, et ses textes ont paru dans Connaissance des Arts, Beaux Arts Magazine, Le Quotidien de l’Art, Le Parisien Magazine, ARTnews et The Art Newspaper International, ainsi que dans des catalogues d’exposition et d’autres publications. Son dernier livre, Ni vu ni connu. Le destin caché de 25 chefs-d’œuvre, consacré aux repentirs, recouvrements et toiles réemployées, est paru aux éditions Le Chêne. Son prochain projet se situe à la croisée de l’art et du voyage.
Légende de l'image d'en-tête : Vincent van Gogh, Les Iris, 1889. Reproduction de l’oeuvre originale conservée au Getty Museum. Gare de l’Est – rue du Faubourg-Saint-Martin, Paris © Getty / L’Art dans la Ville
Publié le 13 octobre 2026.