Quatre ans, c’est peu, surtout à l’échelle d’une ville patrimoniale comme Paris. En 2022, Art Basel Paris organisait sa première édition dans la capitale et publiait un article consacré à la transformation du paysage artistique parisien. Le texte décrivait une ville portée par une nouvelle énergie collective. À l’orée de la cinquième édition d’Art Basel Paris, la dynamique s’est confirmée.
« C’est un sujet qui revient souvent dans mes conversations », confirme Souleymane Saïd. « Paris a longtemps été une ville-monde, mais j’ai l’impression qu’elle est devenue aujourd’hui encore plus internationale et accueillante. » Fondateur du label de musique Latency et programmateur musical à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, son parcours est emblématique d’une nouvelle génération dont le souci d’inclusion et de diversité se traduit par une approche transdisciplinaire.
Les artistes
Cette manière de travailler réveille aussi quelques belles endormies. En témoigne l’installation des six vitraux conçus par la peintre Claire Tabouret pour Notre-Dame de Paris. Ils remplaceront ceux d’Eugène Viollet-le-Duc, réalisés au 19e siècle, et seront dévoilés au public dès décembre. Le chantier, qui fait suite à l’incendie de la cathédrale en 2019, atteste de la volonté de faire dialoguer création contemporaine et savoir-faire traditionnel.
« C’est une chance de vivre et de travailler dans un musée à ciel ouvert », abonde Dhewadi Hadjab. « Cela peut parfois être difficile pour un jeune artiste d’y trouver ses marques, mais la proximité avec l’actualité artistique et la possibilité de rencontres sont difficiles à retrouver ailleurs. » Diplômé des Beaux-Arts de Paris, l’artiste algérien s’est fait connaître par son exploration du corps en tension. Il se consacre actuellement à la transposition de son univers de la toile à la scène et présentera ses créations dès octobre dans le cadre de « PROJET 12 » au Palais Garnier.
Le succès international du jeune peintre et sculpteur Pol Taburet témoigne de la place de Paris comme creuset où s’inventent les codes de demain. L’hybridation entre les arts, les genres et les mythologies est devenue la marque de fabrique de l’artiste. Ses créatures mutantes, nées des amours ténébreuses entre vaudou guadeloupéen et mythologie gréco-romaine, ont été récompensées du Prix Reiffers Art Initiatives en 2022 et exposées à Lafayette Anticipations en 2023.
Les galeries
L’arrivée d’Art Basel Paris a donné une nouvelle ampleur au renouvellement du paysage des galeries. Certaines inauguraient un second espace dans la capitale, à l’instar de la galerie franco-stambouliote The Pill en 2024. D’autres se lançaient dans l’aventure, comme Petrine en 2022 et, un an plus tard, Lo Brutto Stahl. Ses fondateurs, Vincent Lo Brutto et Pablo Stahl, se sont rencontrés lors de leurs études aux Beaux-Arts de Mulhouse à la fin des années 2010. L’idée d’une galerie découla de l’envie de présenter des expositions dans un espace physique, un aspect fondamental pour une génération qui a grandi sur les réseaux. « À Paris, il y a encore beaucoup de place », soulignent-ils. « Nous nous sommes tout de suite sentis soutenus par nos aînées, à l’instar de la Galerie Jocelyn Wolff, la Galerie Allen ou la Galerie Chantal Crousel. »
La jeune garde sait jouer sur les deux tableaux, conciliant l’émergence avec la relecture des héritages. Pavec, fondée en 2018, se distingue par des dialogues intergénérationnels conjugués au féminin. Ce furent également les avant-gardes parisiennes qui ont convaincu Raphaël Durazzo de sauter le pas. En 2022, cet autodidacte, « marchand avant tout », ouvre son espace dans le quartier de Matignon/Saint-Honoré. « J’apprends beaucoup des galeries d’art moderne, comme Le Minotaure ou 1900-2000, et je discute constamment avec d’autres jeunes galeristes. » Il tranche : « Nous nous disons les choses franchement, car nous sommes sans doute une génération plus "cash" ! »
La mode
La mode, elle aussi, réinterprète son âge d’or. En 2023, l’arrivée de l’artiste américain Pharrell Williams à la tête des collections homme de Louis Vuitton frappait par son iconoclasme : pour son premier défilé, il investissait le Pont-Neuf et transformait le cœur de Paris en podium à ciel ouvert. En 2024, le styliste franco-belge Matthieu Blazy devenait le quatrième directeur artistique de la maison Chanel. Un an plus tard, il présentait sa première collection sous les verrières du Grand Palais, métamorphosant l’édifice en décor céleste : une ode aux échappées imaginaires, au service d’une élégance vernaculaire. En 2025, le Néerlandais Duran Lantink, autre figure millennial, devenait le premier directeur créatif de Jean Paul Gaultier. Chez lui, corsets, volumes cylindriques et scans 3D sculptent un corps-carapace post-genre. Depuis 2025, ces grands gestes de mode trouvent aussi leur pendant populaire avec les Watch Parties de Lyas : des événements gratuits et festifs, organisés dans des bars ou en plein air, où les défilés se regardent collectivement sur grand écran.
Les arts vivants
Créer aujourd’hui implique de ne pas s’enfermer dans une tour d’ivoire. Pour (LA)HORDE, collectif transdisciplinaire fondé à Paris en 2013 par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel, l’avenir réside dans la force du collectif. Les chorégraphes français·e·s, qui œuvrent à la lisière de la danse, de la vidéo et de l’installation, dirigent depuis 2019 le Ballet national de Marseille. Leur dernière création Après moi, le déluge, en tournée dans toute la France cet automne, tend un miroir écorché à une époque dantesque.
Lorsque la 55e édition du Festival d’Automne à Paris a décidé de consacrer un portrait à Bouchra Ouizguen, la chorégraphe marocaine a invité à son tour d’autres artistes, issu·e·s de différentes générations, régions du monde et disciplines. « Je me suis demandé comment réfléchir au présent, sans nostalgie de pièces passées », explique-t-elle. « Je mène actuellement des ateliers avec des enfants de 9 à 11 ans pour amorcer la transmission par le jeu et le travail de groupe », raconte l’artiste à propos de sa création Nahl, ou « abeille » en arabe, jouée en septembre au Centre des monuments nationaux.
La musique
La bande-son de cette nouvelle ère pourrait bien être signée de la « boss lady » Théodora. Née à l’orée du millénaire, la jeune femme afrodescendante distille un hédonisme sans filtre au fil de sonorités mâtinées de trap, de variété et de bouyon. De Saint-Denis aux scènes parisiennes, cette génération dessine une géographie musicale élargie de la capitale, diasporique, hybride et libre.
Incarnant un univers introspectif et synthétique, Oklou a débuté en diffusant ses mixtapes hyperpop sur SoundCloud. Aujourd’hui, elle se produit sur la scène de mégafestivals comme Coachella et compose dans le même souffle des BO de jeux vidéo. L’actuel revival rock n’est pas en reste, incarné par le psychédélisme rêveur et rebelle de Marlon Magnée, ancien co-fondateur du groupe La Femme.
Les magazines
« Paris a toujours été un épicentre culturel divers et international. Cet aspect est devenu beaucoup plus accessible aux anglophones au cours de la dernière décennie », estime Andrew Pasquier, rédacteur en chef de l’iconique magazine gay BUTT depuis 2022. L’Américain confie puiser son inspiration dans l’histoire de la culture gay et du militantisme politique à Paris, citant parmi ses endroits favoris la librairie Les Mots à la Bouche et la guinguette du Rosa Bonheur.
Hanadi Mostefa, co-fondatrice du média féminin ANCRÉ, affirme : « En 2026, on ne se déguise plus en quelqu’un d’autre ! » Le « ANCRÉ Club », tout juste lancé, s’adresse à celles et ceux qui ne se sont jamais senti·e·s à leur place ailleurs, avec « des workshops pour créer du lien autour d’activités comme la broderie, la danse Desi ou des initiations au henné. »
C’est par la possibilité offerte à d’autres récits et communautés d’y trouver leur place que se dessine le nouveau visage de Paris. La capitale reste monumentale, parfois intimidante, mais elle s’ouvre et se laisse traverser. Quatre ans après l’arrivée d’Art Basel à Paris, la ville ne cherche plus seulement à défendre son héritage : elle apprend à le remettre en mouvement.
Art Basel se déroule du 23 au 25 octobre 2026 au Grand Palais. Achetez vos billets ici.
Ingrid Luquet-Gad est une critique d’art et une doctorante basée à Paris. Elle enseigne la philosophie de l’art à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Légende de l'image d'en-tête : Claire Tabouret, 2026. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et d'Almine Rech. Photo : Bebel Matsumiya