Celles et ceux qui visitent régulièrement Paris auront sans doute déjà arpenté les grands incontournables que sont le Louvre ou le musée d’Orsay. Et s’il est vrai que l’on pourrait y revenir des dizaines de fois sans jamais en épuiser les richesses, l’ampleur même de leurs collections peut donner le vertige. Plus petits, souvent moins connus, d’autres musées disséminés dans la ville offrent une expérience plus intime et révèlent combien Paris a, au fil des siècles, inspiré et accueilli artistes, écrivain·e·s et architectes. Voici notre sélection.
Rive gauche : dans les pas des artistes
Le musée Eugène-Delacroix
L’ancienne demeure d’Eugène Delacroix et son atelier, au cœur de Saint-Germain-des-Prés, ont bien failli disparaître avant que le peintre Maurice Denis, dans les années 1920, n’endosse la mission de les acquérir et de les transformer en musée. Une fois les lieux sauvés, le cercle de ses admirateur·rice·s se trouva toutefois face à un obstacle : Delacroix avait exigé que tous ses biens soient vendus aux enchères après sa mort. Nous ne sommes donc pas ici dans une maison-musée au sens traditionnel du terme, puisqu’elle ne conserve que quelques-uns de ses effets personnels – ce que le parcours pallie habilement en mettant en avant les liens que le peintre entretenait avec sa famille, ses confrères et consœurs, et ses célèbres ami·e·s, au premier rang desquel·le·s figurait George Sand. Le vaste atelier donne à voir des croquis et des études qui ne furent jamais montrés du vivant de l’artiste.
Le musée Zadkine
Qui n’est pas passé devant le musée Zadkine sans le savoir, tant il se cache au fond d’une petite rue, à quelques pas du jardin du Luxembourg ? L’artiste franco-russe Ossip Zadkine vécut et travailla ici, dans un des ateliers de verre et d’acier qui caractérisaient le Montparnasse des années 1920. Épousant un petit jardin luxuriant, le lieu propose une brève introduction à la carrière de Zadkine, mais aussi à celle de sa compagne, Valentine Prax, elle-même artiste de talent. On imagine aisément Zadkine travaillant à ses sculptures surréalistes dans cet atelier aux allures de serre, les arbres au-dehors effleurant les vitres.
Le musée Bourdelle
À deux pas de la gare Montparnasse, ce musée consacré à l’œuvre d’Antoine Bourdelle se révèle incontournable pour les amateur·rice·s de sculpture. On y pénètre par un jardin où d’imposantes œuvres surgissent des massifs au milieu d’une végétation foisonnante, avant d’accéder à la Galerie des plâtres, dominée par le magnifique Centaure mourant (1914). La salle technique détaille les procédés de fabrication de ces sculptures monumentales, tandis que l’atelier de Bourdelle, parfaitement conservé et recouvert d’une fine pellicule de poussière, donne l’étrange impression que l’artiste pourrait y revenir d’un instant à l’autre.
Les ateliers-musée Chana Orloff
La maison-atelier que la sculptrice franco-ukrainienne Chana Orloff appelait son « travailloir » déborde de bustes et de portraits pleins de vie, d’études pour de plus vastes monuments, ainsi que de représentations d’animaux et d’enfants au charme plus désuet. Le lieu fut construit pour elle en 1926 par son ami l’architecte Auguste Perret. C’est ici qu’elle éleva seule son fils, tout en s’imposant comme l’une des portraitistes de la haute société parisienne. Juive, elle dut fuir Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, alertée la veille de la rafle du Vélodrome d’Hiver par une connaissance. À son retour, elle découvrit que plus de 140 de ses sculptures avaient été pillées ou détruites par des soldats allemands ; seules trois d’entre elles ont pu être retrouvées.
L’Ouest parisien : modernisme et retraites littéraires
La Maison La Roche
Revoici Auguste Perret, ici inscrit dans la carrière d’un autre grand créateur : Charles-Édouard Jeanneret, plus tard connu sous le nom de Le Corbusier : celui-ci effectua un stage auprès de celui qui fut le pionnier du béton armé. Le Corbusier perçut immédiatement le potentiel de ce matériau, qu’il utilisa pour la Maison La Roche. Terrain d’expérimentation pour le jeune architecte, cette demeure fut conçue pour le banquier et collectionneur Raoul La Roche, avec une habitation attenante destinée au cousin de l’architecte, Pierre Jeanneret. Elle offre un aperçu fascinant des premières réflexions de Le Corbusier sur l’organisation de l’espace intérieur, les gammes chromatiques puristes et l’art de façonner la lumière.
La Maison de Balzac
Depuis la Maison La Roche, il suffit de se diriger vers la Seine et le quartier de Passy qui, au début du 19e siècle, n’était encore qu’un village aux portes de Paris. Honoré de Balzac y vécut dans un modeste appartement, où il travaillait jusqu’à 20 heures par jour à son chef-d’œuvre, La Comédie humaine (1829-1848). Aujourd’hui un musée niché à l’ombre de la tour Eiffel, le lieu explore l’univers foisonnant de personnages des romans de l’écrivain et leur influence sur la culture populaire. Il éclaire aussi le regard que portaient sur lui ses contemporain·e·s, parmi lesquel·le·s Gustave Flaubert, à qui l’on prête cette formule : « Quel homme aurait été Balzac s’il eût su écrire ! »
Rive droite : écrivain·e·s, romantiques et collections cachées
La Maison de Victor Hugo
Contemporain de Balzac, l’œuvre de Victor Hugo connut, du vivant de l’auteur, un accueil bien plus favorable. Il vécut 16 ans durant un appartement de 270 m2 place des Vosges, dont nul recoin n'échappa à son œil d’artiste. Le premier étage accueille aujourd’hui de petites expositions temporaires abordant des thèmes en lien avec son œuvre, comme sa passion pour l’architecture ou son talent de décorateur. L’appartement du deuxième étage donne à voir l’esthétique volontiers fantasque de Hugo, entre un salon d’inspiration chinoise et une profusion de papiers peints si chargés qu’ils en donnent presque le tournis.
Le Musée national Jean-Jacques-Henner
Cet hôtel particulier consacré à l’œuvre de Jean-Jacques Henner demeure méconnu des Parisien·ne·s eux·elles-mêmes ; pourtant, le peintre alsacien fut l’une des figures les plus en vue de la société parisienne dans la seconde moitié du 19e siècle. Jean-Jacques Henner n’y vécut jamais : sa famille acquit la demeure après sa mort afin d’y exposer son travail. Ses saisissants portraits d’Alsacien·ne·s disent sa douleur du rattachement de la région à l’Allemagne, tandis que ses scènes italiennes lui furent inspirées par son séjour à la villa Médicis, après qu’il ait obtenu le prix de Rome en 1858. L’artiste affectionnait particulièrement les figures féminines diaphanes, à la peau pâle et aux longs cheveux roux, motif que l’on retrouve dans ses œuvres à travers tout le musée.
Le Musée Gustave-Moreau
Voici un autre hôtel particulier qui a été transformé pour célébrer l’œuvre d’un seul artiste. Peintre symboliste d’une extraordinaire prolixité, Gustave Moreau a laissé des milliers de dessins et des centaines de tableaux ; ils couvrent désormais chaque centimètre des murs du lieu, quitte à être accrochés derrière des portes ou des panneaux faute de place. La véritable surprise se trouve toutefois au deuxième étage, où les petites pièces de l’appartement s’ouvrent soudain sur un vaste et somptueux espace, occupé par de grandes compositions allégoriques et mythologiques et, à l’une de ses extrémités, par un spectaculaire escalier en colimaçon.
Le musée de la Vie romantique
Quelques rues plus au nord se trouve un musée consacré au romantisme avec un grand R. Il n’en est pas moins lui-même romantique à souhait et volontiers conseillé pour un rendez-vous, notamment pour son charmant salon de thé s’ouvrant sur une roseraie. Des clématites s’agrippent aux treillages de la cour, tandis que des vignes encadrent la porte de la maison qui appartint autrefois à Ary Scheffer, artiste romantique franco-néerlandais. Ses célèbres salons du vendredi soir réunissaient artistes, poètes et compositeur·trice·s, parmi lesquels Alphonse de Lamartine et Frédéric Chopin. Après 17 mois de rénovation, le musée a rouvert cette année, le jour de la Saint-Valentin, retrouvant l’apparence qu’il devait avoir au moment de sa construction en 1830. Cette fermeture a permis de restaurer de nombreuses œuvres et de repenser l’accrochage, qui conduit désormais les visiteur·euse·s à travers des salles thématiques offrant un large panorama du mouvement romantique.
Le musée de la Chasse et de la Nature
C’est sans doute l’un des musées les plus singuliers de Paris – à visiter si l’on aime les animaux et la nature, et à visiter tout autant si ce n’est pas le cas. Les commissaires y mêlent avec intelligence les expositions temporaires à la collection permanente, au point qu’il est parfois difficile de percevoir où commencent les unes et où s’achève l’autre. Installations contemporaines et sculptures y côtoient un immense ours polaire naturalisé dressé sur ses pattes arrière et un renard empaillé lové dans un fauteuil capitonné. C’est le genre d’endroit où l’on revient sur ses pas : a-t-on vraiment vu un lièvre naturalisé portant des jumelles et son propre fusil de chasse ? Oui, vraiment.
Catherine Bennett est une journaliste basée à Paris, où elle écrit sur l’art, les voyages et la culture. Elle a collaboré avec The Guardian, The Washington Post, Apollo et la BBC.
Traduction française : Art Basel.
Légende de l'image en pleine page : Musée Bourdelle © Bourdelle, Paris Musées © Pierre Antoine