« Au cours de mes premières années à Jeddah, notre vie était tournée vers l’intérieur : tout se passait dans la maison. J’ai grandi entourée d’objets et de couleurs magnifiques, avec le sentiment qu’un espace pouvait vous transporter ailleurs. Ma mère collectionnait du mobilier du 18e siècle et de l’art du Moyen-Orient. Elle nous a aussi exposé·e·s très jeunes aux marchés aux puces et aux galeries d’antiquités à Paris et à Londres. Comme il n’y avait pas de musées autour de nous, une grande partie de mon univers visuel a été un monde intérieur. C’est peut-être de là que vient mon affinité avec le surréalisme. »
« Un peu plus tard, mes études au Chelsea College of Arts, à Londres, m’ont appris à regarder autrement. Je me souviens par exemple avoir passé un temps considérable à parfaire une nature morte à l’huile. Ce jour-là, l’enseignante a regardé ce travail et m’a dit qu’il fallait voir au-delà, puis a déchiré la toile en deux et l’a réassemblée comme un collage. J’ai d’abord été horrifiée, mais cela a été une leçon essentielle : la beauté réside parfois dans la tension, la rupture, l’inattendu. Dans mes intérieurs comme dans ma collection, je rassemble instinctivement des périodes et des langages différents. Pour moi, un intérieur est une forme d’autoportrait. »
« Ma passion de collectionneuse est née de mon mariage. Notre premier foyer à Londres réunissait déjà deux univers : l’amour que mon mari avait pour l’art et ma passion pour la décoration. Avec le temps, la collection est devenue presque une autobiographie de notre vie. Je ne me souviens pas de la première œuvre que nous avons choisie. Tom Wesselmann fait partie des artistes que nous avons regardé·e·s très tôt. À l’époque, nous n’avions pas encore les moyens d’acquérir une œuvre de lui – nous l’avons fait bien plus tard auprès de sa fondation. Une collection ne commence ni ne finit vraiment avec les collectionneur·euse·s : nous vivons avec ces œuvres, dont certaines ont appartenu à nos parents. Elles passeront un jour à nos enfants ; nous n’en sommes que les gardien·ne·s, et nous ajoutons notre propre chapitre à leur histoire. »
« Pour qu’une œuvre entre dans notre collection, il faut d’abord que je ressente quelque chose physiquement, qu’un dialogue se crée – avec moi, avec une autre œuvre, avec une pièce de la maison. Contient-elle assez de mystère pour que j’aie encore envie de la regarder dans plusieurs années ? J’aime la tension. Ma collection se définit plutôt par un esprit que par des époques : j’apprécie l’arte povera, le surréalisme ou le minimalisme. Je ne cherche pas à posséder plusieurs pièces d’un·e même artiste, je laisse coexister des voix contradictoires. Quand j’acquiers une œuvre, je me demande à quelle conversation elle va donner lieu avec la collection. »
« Récemment, j’ai été saisie par le travail de Jordan Wolfson chez David Zwirner. Mes découvertes m’ont aussi menée de Marlene Dumas à Lucas Arruda jusqu’à un tableau de Fernand Léger. Parmi les œuvres les plus remarquables, celles de James Turrell me viennent aussi à l’esprit, et l’entendre parler de la lumière comme d’une matière a changé ma façon d’expérimenter son travail. Rebecca Salsbury James, elle, peignait sous verre, gardant en tête l’image achevée tout en la construisant à rebours. Ce qui rend une œuvre remarquable, c’est ce moment où l’on comprend comment voit l’artiste, et où l’on se met soudain à regarder autrement. »
« Notre manière de collectionner a évolué avec le temps. Au début, nous voulions tout voir et tout découvrir. Nous avons eu beaucoup de chance, mais nous avons aussi fait des erreurs en nous précipitant. Aujourd’hui, l’œil se calme. Nous nous interrogeons d’abord sur le sens émotionnel, intellectuel ou historique d’une œuvre. Il s’agit moins d’acquérir que de composer un ensemble qui évolue depuis plus de 25 ans. »
« Je me suis aussi passionnée pour le design. La résidence House of Today, que j’ai créée en 2012, est née d’un constat simple : en vivant au Liban, j’ai rencontré un talent créatif extraordinaire, et vu combien il était nécessaire de soutenir des voix individuelles plutôt qu’une identité esthétique imposée. Depuis mon installation en Europe, je me concentre davantage sur le fait d’entraîner ces designer·euse·s vers la scène internationale des foires et des expositions. Je suis fière de mon héritage et de l’énergie créative du Moyen-Orient. »
« J’ai aussi créé 13BC en 2018 : une collection de petits sacs de soirée conçus comme des pièces de collection, chacun orné d’un décor en émail. L’entrepreneure en moi reste présente partout : 20 années en entreprise m’ont appris à traduire une idée en quelque chose que l’on peut comprendre et valoriser. »
« Avoir un œil, c’est en partie instinctif – sentir ce qui est un peu trop parfait et doit être dérangé –, mais cela se cultive aussi, par les voyages et la rencontre avec des cultures différentes. Et l’avenir ? Je ne commence jamais un projet en pensant à sa postérité. L’héritage, ce n’est pas laisser quelque chose de figé, mais transmettre assez de liberté pour que d’autres la transforment à leur tour. »
Anaël Pigeat est critique d’art, editor-at-large du mensuel The Art Newspaper, journaliste pour Paris Match et commissaire d’exposition.
Légende de l’image d’en-tête : Cherine Magrabi Tayeb. Photographie d’Inès Manai pour Art Basel.
Publié le 2 octobre 2026.