« L’art a toujours fait partie de ma vie. Toutes les formes d’art. Quand j’étais enfant, nous n’avions pas de télévision, alors nous allions beaucoup au cinéma voir des films italiens. C’était aussi l’époque de la Nouvelle Vague. Nous allions également au Festival d’Avignon, au Théâtre des Amandiers de Nanterre, à la Cartoucherie de Vincennes… Ensuite, j’ai fréquenté le théâtre des Deux-Portes à Paris, une sorte de maison des jeunes et de la culture. Nous avons beaucoup voyagé. Mes parents n’étaient pas collectionneur∙euse∙s, et les marchés m’intéressaient autant que les musées. La rencontre avec la vie quotidienne et les cultures locales ont formé mon regard. »

« Ces années 1970 ont aussi été celles de mon engagement féministe, qui a pris une autre forme à partir de 2006. Grâce au développement de mon groupe, Raja, j’ai considéré que j’avais les moyens de créer une structure pour les femmes, la Fondation RAJA-Danièle Marcovici : nous avons soutenu des centaines d’associations, des écoles clandestines en Afghanistan, des coopératives en Afrique, la Maison des femmes de Saint-Denis. À l’époque, cela a beaucoup surpris, mais #MeToo est passé par là… »

« Puis j’ai rencontré mon compagnon, Tristan Fourtine, qui était architecte. Parmi nos premiers souvenirs, il y a eu le concert de Miles Davis au Palais des Congrès en 1983, et une visite de la FIAC. Mais à cette époque-là, nous n’étions pas encore collectionneur∙euse∙s. En 2010, nous nous sommes installé∙e∙s dans le Lubéron, à Bonnieux, où nous nous sommes fait beaucoup d’ami∙e∙s artistes. Un jour, nous leur avons proposé un projet de centre d’art pour nous ancrer davantage dans la région et partager notre passion pour l’art contemporain. »

« Nous avions une idée et un nom, “Da-tris”, formé de nos deux prénoms. Il nous fallait encore le lieu. Une amie nous a indiqué que la maison Biehn était à vendre. Dans le centre de l’Isle-sur-la-Sorgue, Michel Biehn tenait alors une caverne d’Ali Baba où il vendait des tissus anciens et des objets singuliers. C’était idéal. Nous nous sommes spécialisé∙e∙s en sculpture car nous avions un intérêt pour les matériaux, la forme, l’espace. La première exposition, “Sculptures Plurielles”, en 2011, a été entièrement constituée de prêts consentis par des musées, des galeries et des artistes. L’accueil a été excellent. Depuis, j’assure le commissariat de toutes les expositions, et Stéphane Baumet, le directeur de la Villa Datris, m’accompagne depuis 2017. Nous avons exposé plus de 1 000 artistes. C’est chaque fois une chasse au trésor. J’aime la recherche et l’action, le dialogue avec les directeur∙rice∙s de musée, les conservateur∙rice∙s, les journalistes et bien sûr les artistes. »

« En 2012, l'exposition “Mouvement et lumière” portait sur l’art cinétique, avec notamment Jesús-Rafael Soto et Carlos Cruz-Diez. Puis, en 2013, nous avons présenté “Sculptrices”, une exposition féministe à partir de laquelle nous avons décidé d’acquérir systématiquement des œuvres parmi celles présentées, comme une forme de mémoire du lieu. En 2015, nous avons décidé de confier l’ascenseur de la Villa Datris à Daniel Buren : c’est devenu un lieu d’exposition à part entière. Une œuvre est également exposée chaque année sur le bras de la Sorgue qui coule au fond du jardin. Cette année, Laurent Perbos a fait des palmiers, “Ibiza”, comme un décalage avec le titre de l’exposition, “Méditerranées odyssées contemporaines”, qui parle de migrations et d’exils. »

« Cette collection s’est formée de façon atypique et éclectique, autour de 15 thématiques différentes. Mais il y a toujours eu un fil conducteur, justement parce que j’ai conservé le commissariat des expositions. Certain∙e∙s artistes sont connu∙e∙s et d’autres moins. Nous avons commencé à visiter Art Basel en 2011. Cela nous a beaucoup appris. Tristan est décédé en 2013, et j’ai décidé de continuer notre action, poussée par mes ami∙e∙s et par les visiteur∙euse∙s. En 2014 j’ai ouvert l’Espace Monte-Cristo, près du Père Lachaise à Paris, qui est dirigé par Jules Fourtine, mon fils, et Pauline Ruiz. Ils œuvrent dans le même esprit. Depuis 2018, les expositions sont constituées des œuvres de la collection – en ce moment, “Diseuses de silence”. Ce lieu a désormais une véritable identité. »

« Aujourd’hui, la Villa Datris est ancrée dans le paysage culturel du Sud de la France. Nous avons accueilli plus de 70 000 visiteur∙euse∙s l’année dernière. Nous développons les ateliers, les visites de groupes de personnes handicapées ou de personnes en difficulté. La gratuité permet à des jeunes et à des familles de venir voir nos expositions. Nous voulons continuer à porter cet esprit-là dans les années à venir. Une acquisition récente ? Trois Vénus de Prune Nourry, issues de la série qu’elle a créée pour la Maison des femmes de Saint-Denis, justement. Elles sont actuellement visibles à l’Espace Monte-Cristo. Ce type de démarche crée des passerelles entre l’art, ma fondation pour les femmes, la culture, l’éducation. Je suis revenue à mes sources des années 1970, c’est un peu ma maison des arts et de la culture. »

Crédits et légendes

Anaël Pigeat est critique d’art, editor-at-large du mensuel The Art Newspaper, journaliste pour Paris Match et commissaire d’exposition.

Légende de l’image d’en-tête : Daniele Marcovici devant Forêt 12 d’Eva Jospin. Photo : © Rémy Deluze.

Publié le 21 août 2026.