Dans le cadre de sa première commande publique au Royaume-Uni, Renée Levi dévoile September. L’intervention de l’artiste sur la façade ouest de la Hayward Gallery à Londres a été co-commandée par l’institution et Audemars Piguet Contemporary, le programme art contemporain de la Manufacture. Ce programme nomade a été fondé en 2012 afin d’inviter des artistes internationaux·ales à réaliser des œuvres ambitieuses qui ne pourraient voir le jour sans ce soutien. L’œuvre prendra la forme d’une peinture en deux parties, installée sur la façade du bâtiment.
« Nous sommes ravi·e·s de présenter la première commande publique de grande envergure de Renée Levi au Royaume-Uni. Le style pictural audacieux de l’artiste, en dialogue direct avec l’architecture brutaliste de la Hayward Gallery, ne manquera pas de capter le regard des visiteur·euse·s », se réjouit Yung Ma, commissaire à la Hayward Gallery.
Nicolas Trembley : Audrey, pourquoi avoir souhaité travailler avec Renée, et pourquoi la Hayward Gallery vous a-t-elle semblé être le bon lieu pour cette commande ?
Audrey Teichmann : Nous suivions l’œuvre de Renée depuis plusieurs années et avions vraiment envie de travailler avec elle. C’est aussi la première fois depuis la création du programme que nous travaillons avec un·e artiste dont la pratique est essentiellement picturale. La Hayward offrait un cadre exceptionnel, tant par son architecture que par sa longue tradition de collaboration avec les artistes.
Renée Levi : J’étais très heureuse de cette invitation parce que je n’avais jamais exposé à Londres. Je connaissais la Hayward et j’y avais vu des expositions, mais je n’avais jamais posé un regard aussi attentif sur le bâtiment. J’aime beaucoup cette architecture, même si j’ai un petit problème avec le mot "brutaliste", mais ça, c’est une autre histoire. Je la comprends peut-être aussi parce que j’ai moi-même été architecte… il y a très longtemps.
AT : L’architecture est l’une des raisons pour lesquelles la Hayward nous semblait si appropriée pour Renée. Nous savions qu’il ne s’agirait pas simplement de placer une peinture sur un bâtiment. L’architecture allait nécessairement faire partie du processus.
RL : Exactement. Plusieurs endroits étaient possibles, mais j’ai choisi celui-ci en raison de la structure du bâtiment. Il y a cette longue fenêtre horizontale que je trouve très picturale. Elle est devenue le centre de la peinture. Je ne voulais pas cacher le bâtiment, mais l’utiliser pour montrer la peinture dans un contexte surprenant.
NT : Pourtant vous ne souhaitez pas parler d’une œuvre monumentale.
RL : La monumentalité est souvent le moment où l’être humain devient petit, où l’architecture l’écrase. Ce qui m’intéresse est le contraire : conserver une relation avec le corps. La peinture est faite avec mon corps, avec l’envergure de mes bras, et le·la spectateur·rice peut s’en approcher très près, presque la toucher.
AT : Ce rapport au corps est quelque chose que je trouve très important dans le travail de Renée. En passant beaucoup de temps dans l’atelier, j’ai pu voir à quel point sa peinture est physique, mais aussi comment la spontanéité naît d’un ensemble de règles. Renée, corrige-moi si je me trompe, mais les contraintes créent presque les conditions de cette liberté.
RL : Oui. J’ai besoin que les questions techniques soient résolues pour qu’au moment de peindre je puisse les oublier.
NT : Comment commencez-vous un projet comme celui-ci ?
RL : Avec de petites esquisses au crayon. Ensuite, j’en discute avec Marcel Schmid, mon partenaire, qui réalise des visualisations sur ordinateur. Pour September, cela nous permettait de vérifier si ce que j’imaginais fonctionnait à l’échelle du bâtiment.
NT : Et la couleur ? Comment la choisissez-vous par rapport à un espace ?
RL : J’aime quand c’est minimal. À la Biennale de Lyon en 2019, par exemple, j’ai travaillé avec la couleur du parquet, puis du rouge et du bleu. C’était tout, mais les gens disaient : « Il y a de la couleur partout. » Au Palais de Tokyo, en 2024, je suis partie du gris du béton, qui était déjà là, et du blanc, de la lumière. Trop de couleurs peut faire oublier le bâtiment et la réalité. Moi, j’aime prendre la réalité qui est là et travailler avec elle.
AT : September est assez différente du reste de ton travail. C’est la première fois que tu utilises autant de couleurs dans une seule composition.
RL : Oui, et cela vient en partie du matériau. À cause du vent et des conditions extérieures, je ne pouvais pas travailler sur le lin comme d’habitude. Nous avons choisi un mesh, un filet synthétique utilisé notamment pour les grandes publicités. Mes pigments ne tenaient pas dessus, donc nous avons fait beaucoup d’essais. Finalement, nous avons trouvé cinq peintures acryliques fluorescentes que je n’avais jamais utilisées de cette manière.
AT : Il y a aussi du spray argenté, qui change avec la lumière. À certains moments, il paraît presque noir et, sous un autre angle, il devient très brillant.
RL : L’œuvre, l’installation, change lorsque nous nous déplaçons.
NT : Tout cela a été peint dans votre atelier à Bâle ?
RL : Oui, tout a été peint au sol. Mon atelier fait environ 15 mètres de long, donc nous avons pu travailler pratiquement à l’échelle réelle. Nous pensions louer un espace plus grand, mais j’ai compris que j’avais besoin de rester dans mon atelier, de faire des essais et d’avoir cette liberté.
AT : C’est ce qui m’a intéressée pendant ces deux années : voir comment toute la recherche technique permet finalement à Renée de retrouver cette liberté au moment de peindre. Les règles imposées par les conditions du projet deviennent le préalable à la spontanéité de sa peinture.
RL : C’est aussi pour cela que le travail avec Marcel est important. Marcel ne peint pas, mais il rend techniquement mes projets possibles. Ici, il a travaillé avec les ingénieurs sur la structure et le mesh. Nous disions : « Toi, tu fais le blanc de l’œuf et moi, je fais le jaune. » Il calculait quelles parties devaient rester ouvertes pour laisser passer le vent et lesquelles pouvaient recevoir un primaire. Je pouvais ensuite oublier la technique et me concentrer sur la peinture.
AT : C’est là que je compare parfois Renée à un musicien. Il faut connaître la technique et les règles pour pouvoir ensuite improviser.
NT : Pourquoi ce titre, September ?
RL : September est un prénom féminin en anglais. Pendant les deux années où j’ai travaillé sur ce projet, je suis restée mentalement dans le lieu : Londres, avec les expériences que j’y ai faites, mais aussi ce qui se passait autour de nous. Le titre se construit un peu comme la recherche d’un poème ; il y a le sens, mais aussi le son. Et bien sûr, l’œuvre sera inaugurée en septembre. Mais September est aussi lié au moment que nous vivons. Il contient à la fois du désespoir et de l’espoir. J’espère que la peinture et les couleurs peuvent donner un peu de force, comme une petite étoile.
NT : L’œuvre sera dans l’espace public, face à des personnes qui ne viennent pas nécessairement voir de l’art. Qu’aimeriez-vous qu’elles en retiennent ?
RL : Cela, on ne peut jamais le décider. Les lignes au spray peuvent créer un lien avec des personnes plus jeunes parce que le graffiti est un langage qu’elles connaissent. J’espère que les couleurs seront suffisamment présentes pour qu’on les remarque. Mais lorsque j’étais sur place, j’ai vu les gens marcher en regardant leur téléphone. Certains ne verront peut-être rien. C’est aussi notre époque. Et pour moi, le travail ne sera réellement terminé que le jour où il sera démonté.
À propos d’Audemars Piguet Contemporary
Audemars Piguet croit que la créativité nourrit la culture, connecte les individus et donne un sens à nos existences. Audemars Piguet Contemporary, le programme artistique de la marque, incarne cet esprit en commandant à des artistes internationaux·ales la création d’œuvres d’art contemporain. Les œuvres créées appartiennent aux artistes et intègrent leur corpus d’œuvres. Avec le soutien de deux curateur·rice·s internes, les nouvelles commissions sont réalisées dans une large variété d’échelles et de médias, permettant aux artistes d’explorer de nouveaux territoires dans leur pratique. L’équipe suit chaque étape de la commission, depuis sa création jusqu’à l’exposition.
Cette année, Audemars Piguet Contemporary et la Hayward Gallery du Southbank Centre, à Londres, ont co-commandé une nouvelle œuvre à Renée Levi : une peinture en deux panneaux qui animera la façade de la Hayward Gallery du 23 septembre au 15 novembre 2026.
Chaque œuvre commandée par Audemars Piguet Contemporary est une opportunité de nouvelle création, rassemblant les audiences et élargissant les horizons tout en donnant une meilleure compréhension de et entre individus.
Renée Levi est représentée par la Galerie Bernard Jordan (Paris), Philippzollinger (Zurich) et la Galerie Knoell (Bâle).
Nicolas Trembley est un commissaire d’exposition, critique d’art et art advisor basé entre Paris et Genève.
Légende de l’image d’en-tête : Renée Levi et Audrey Teichmann, curatrice d’Audemars Piguet Contemporary. © Avec l’aimable autorisation de l’artiste et d’Audemars Piguet.
Publié le 23 septembre 2026.