Il y a 20 ans, Sofia Coppola a franchi un nouveau cap en tant que réalisatrice avec sa vision exubérante, séduisante et délicieusement insolente de Marie-Antoinette. Les thèmes du désir, de la décadence, de l’isolement et de la rébellion sont, depuis, devenus sa signature dans des films qui explorent les crises intimes vécues derrière les dorures, des adolescentes obsédées par la célébrité de The Bling Ring (2013) au destin d’une épouse de rock star dans Priscilla (2023). Aujourd’hui, elle célèbre l’anniversaire de Marie-Antoinette (2006) avec une exposition au Petit Trianon, à Versailles, la sortie du documentaire Making Marie Antoinette (2026) de sa mère, Eleanor Coppola, ainsi qu’un livre du même nom réunissant les photographies de plateau d’Andrew Durham. Art Basel a rencontré la réalisatrice et collectionneuse d’art pour évoquer son parcours, l’influence d’autres artistes sur son esthétique et son endroit préféré pour prendre son petit déjeuner à Paris.
Porter un nouveau regard, 20 ans après
« J’ai visité le Petit Trianon lorsque nous commencions à réfléchir à Marie-Antoinette et à la manière de l’aborder. Se voir ensuite ouvrir les portes de ce lieu et y tourner, c’était extraordinaire. Le film a vraiment demandé beaucoup de travail mais, au moment du tournage, nous étions surtout dans une course permanente pour réussir à tout boucler à temps. Je suis donc très heureuse, 20 ans plus tard, de pouvoir prendre du recul et de me pencher sur tous les détails – les costumes de Milena Canonero [récompensés par un Oscar], les décors, les fleurs de Thierry Boutemy, les croquis pour la nourriture –, avec un regard reconnaissant sur le travail de tous ces artisan·e·s et la manière dont chacun·e a contribué au projet. La façon dont les films se font est toujours, pour moi, quelque chose de magique. »
Faire confiance à son intuition – et à sa mère
« Retrouver les images tournées par ma mère sur le plateau [de Marie-Antoinette] toutes ces années plus tard et voir à travers ses yeux ce que nous étions en train de créer – mais aussi moi-même en jeune réalisatrice – est très émouvant. Ma mère a toujours aimé l’art contemporain et nous emmenait tout le temps voir des expositions lorsque nous étions enfants. Elle avait beaucoup d’intuition, et cela a contribué à former mon goût lorsque j’étais jeune. Elle m’a aussi encouragée à collectionner de la photographie. J’ai des œuvres de Lee Friedlander et de Luigi Ghirri, un dessin de Tracey Emin, une toile d’Elizabeth Peyton et un Cowboy de Richard Prince que j’aime beaucoup. J’ai aussi un grand tirage de Larry Sultan, de sa série pornographique The Valley, mais il n’est pas exposé chez moi en ce moment : j’ai des filles à la maison et ce serait un peu étrange d’avoir une immense actrice porno au mur. Mais j’adore son travail. »
Les grand·e·s artistes sont des voleur·euse·s
« Je pars toujours de la photographie. C’est une source essentielle pour moi lorsque je commence à formuler une idée et à partager avec mon équipe ce que j’ai en tête. La photographie de Guy Bourdin qui a inspiré le plan d’ouverture du film, Untitled, for Charles Jourdan, Autumn 1977 (1977), sera exposée à Versailles. Cette image m’a immédiatement frappée. Il y a dans sa décadence quelque chose de très Marie-Antoinette. J’ai toujours été très visuelle, et découvrir le travail d’autres artistes est très important pour moi. Je pense que chaque fois que l’on voit quelque chose de stimulant, cela donne des idées que l’on peut ensuite intégrer à son propre travail. »
Quand ça ne marche pas du premier coup…
« J’ai étudié les beaux-arts à CalArts, à Los Angeles, parce que je voulais devenir peintre, mais j’étais frustrée car je n’arrivais pas vraiment à m’exprimer par ce biais. J’ai aussi étudié la photographie et l’histoire de l’art. Puis j’ai réalisé un court métrage et j’ai eu le sentiment de pouvoir réunir tous ces éléments et d’enfin exprimer quelque chose. Récemment, je parlais avec Lisa Yuskavage de son travail, et j’étais totalement en phase avec ce qu’elle disait : je crois que nous essayons toutes les deux de créer une sensation, une attitude. »
La justesse d’une sensation compte plus que l’exactitude historique
« Dans Marie-Antoinette, nous cherchions un équilibre [entre précision et authenticité]. Nous ne réalisions pas un documentaire : c’était l’émotion qui était importante. Je voulais que le film donne l’impression d’être dans l’époque, mais sans s’y sentir enfermé·e·s. Pour moi, c’était excitant de faire dialoguer la photographie contemporaine avec les références de costumes que Milena avait trouvées dans des dessins et des peintures de l’époque. Je regardais l’histoire d’une manière nouvelle, accessible, et pas seulement comme un film d’époque classique. »
Faire voler les règles en éclats
« J’ai aussi été très inspirée par Lisztomania (1975) de Ken Russell, cette comédie musicale surréaliste sur le compositeur Franz Liszt (19e siècle), que mon frère m’avait montrée. Le film fait voler toutes les règles en éclats. Je sentais que Marie-Antoinette avait un esprit rebelle et donc que nous pouvions adopter la même approche pour le film. Je voulais vraiment donner l’impression de revenir à cette époque avec les personnages et leur expérience, et pas seulement regarder l’histoire à distance. J’essayais de la rendre vivante. »
Paris est son refuge
« Tout le monde est heureux qu’Art Basel soit à Paris et qu’il se passe tant de choses ici. Ma famille y possède un appartement et, depuis mes 15 ans, dès ma descente d’avion, j’adore aller au Café de Flore pour manger des œufs à la coque avec des mouillettes. C’est tellement parisien pour moi ! Je peux passer une journée entière à marcher dans la ville. Elle est si belle que je ne pourrai jamais m’en lasser. »
Marie-Antoinette by Sofia Coppola, Petit Trianon, Versailles, du 22 septembre 2026 au 24 janvier 2027. Making Marie Antoinette, d’Eleanor Coppola, sortira le 23 octobre au Royaume-Uni et aux États-Unis, et Making Marie Antoinette, d’Andrew Durham, est publié par MACK.
Emilie Trice est autrice et commissaire d’exposition indépendante. Elle est basée dans le Colorado, aux États-Unis. Ses textes ont été publiés dans Artforum, The Brooklyn Rail, The New York Times, The Paris Review et par la Brooklyn Academy of Music.
Traduction française : Art Basel.
Légende de l'image d'en-tête : Sofia Coppola pendant le tournage de Marie-Antoinette, 2006. Photo : Andrew Durham, extraite de Making Marie Antoinette (Important Flowers, 2026). Avec l'aimable autorisation de l'artiste et des éditions MACK.
Publié 14 septembre 2026.