Lewis Baltz
The Tract Houses (1971)
Zander Galerie
Dans les années 1960, l’expansion urbaine battait son plein à Newport Beach, en Californie, ouvrant la voie à des étendues de constructions nouvelles et uniformes. Entre 1969 et 1971, Lewis Baltz photographia des pavillons de lotissement tout juste construits ou inachevés de la région, dans un noir et blanc dépouillé, montrant leur uniformité en guise de commentaire sur l’envers banal du rêve américain. La série attira l’attention du galeriste Leo Castelli, qui offrit à Baltz – alors âgé de 26 ans seulement – sa première exposition personnelle. En 1975, il figurait parmi les artistes de « New Topographics », une exposition qui fit date à la George Eastman House de Rochester, New York, et qui orienta la photographie de paysage vers l’environnement bâti.
Beauford Delaney
Untitled (Greene Street) (1950)
Michael Rosenfeld Gallery
En 1936, Beauford Delaney s’installa dans un atelier de Greene Street, à Greenwich Village, New York, où il devint l’un·e des rares artistes noir·e·s au sein de ses cercles bohèmes. C’est là qu’un jeune James Baldwin vint lui rendre visite pour la première fois, trouvant en Delaney ce qu’il appela « la première preuve vivante et ambulante… qu’un homme noir pouvait être un artiste ». Dans son atelier, Delaney réalisait des portraits, des natures mortes et des intérieurs. En dehors, Greene Street devint un sujet récurrent, à travers d’épais empâtements et des couleurs fauves. Réalisée trois ans avant son départ pour Paris, sur les conseils de Baldwin, cette toile pousse ses scènes de rue vers l’abstraction.
Annie Ernaux et Marc Marie
Chambre, fin mai – début juin (2003) (édition de trois)
Galerie Isabella Bortolozzi
En 2003, la future lauréate du prix Nobel Annie Ernaux traversait deux expériences bouleversantes : elle suivait un traitement contre le cancer du sein et était éperdument amoureuse. Cette année-là, l’écrivaine rencontra le journaliste Marc Marie et il·elle·s entamèrent presque aussitôt une liaison passionnée. Le matin, Annie Ernaux était fascinée par leurs vêtements éparpillés au sol. Le couple commença à photographier des natures mortes post-coïtales qui devinrent le matériau du livre L’Usage de la photo (2005), où elles sont associées aux textes d’Annie Ernaux et de Marc Marie sur l’intimité, la mémoire, la maladie et la mort.
Nancy Graves
Jabiluka (1985)
Galerie Ceysson & Bénétière
Passionnée à la fois par l’art et les sciences naturelles, Nancy Graves travailla avec tant de médiums tout au long de sa vie que sa pratique foisonnante est difficile à catégoriser. En 1969, à 29 ans, elle fut invitée à présenter des sculptures de chameaux grandeur nature au Whitney Museum. Dix ans plus tard, elle fixait des éléments sculpturaux sur des toiles, poussant ses peintures aux couches denses vers la tridimensionnalité. Dans Jabiluka, nommée ainsi d’après un gisement d’uranium dans le Territoire du Nord australien, un visage en mosaïque se juxtapose à un travail de lignes complexes et à une hélice vrillée, tandis qu’une forme en aluminium peint se projette hors de la toile.
Jenny Holzer
Providing (2024)
Hauser & Wirth
Jenny Holzer utilise le langage comme médium principal depuis les années 1970, explorant sa relation complexe au pouvoir. En 2004, elle commença à travailler avec des documents déclassifiés du gouvernement américain au titre de la loi sur la liberté d’information, dont la plupart avaient été largement censurés. L’artiste transfère à la main les pages sur du lin, puis recouvre les passages censurés, attirant l’attention sur l’écart entre ce qu’on révèle au public et ce qui reste dissimulé. Les premières œuvres s’appuyaient sur des archives liées à la guerre contre le terrorisme, tandis que les plus récentes intègrent le rapport Mueller, les archives du Patriot Act du FBI et les conclusions de la commission du 6 janvier. Ici, les passages censurés sont recouverts d’or et de feuilles d’or, transformant le texte soustrait en une surface luxueuse.
Wassily Kandinsky
Sans titre (1922)
Galerie Le Minotaure
Tandis que la Première Guerre mondiale ravageait l’Europe occidentale, Wassily Kandinsky fuit l’Allemagne pour la Russie, où il s’imprégna de l’avant-garde locale. Fin 1921, il retourna en Allemagne et accepta, dès l’année suivante, l’invitation de Walter Gropius à rejoindre le corps enseignant du Bauhaus à Weimar. Cette aquarelle fut réalisée peu après, à une période où l’œuvre de Kandinsky s’éloignait des formes libres de son abstraction antérieure pour adopter un vocabulaire plus géométrique, nourri du constructivisme russe. Les deux registres sont visibles ici : de longues barres diagonales rouges et vertes traversent la surface, tandis que des champs en pointillés et de douces formes biomorphiques dérivent autour d’elles.
Jean Metzinger
Femme à l’éventail (1913)
Luxembourg + Co
La provenance mouvementée de cette peinture cubiste a récemment fait la une de l’actualité. En 1928, l’œuvre fut achetée par Emanuel Lewenstein, un homme d’affaires néerlandais juif. Après sa mort, pour les mettre en sécurité, sa veuve aurait déposé le tableau, ainsi que d’autres pièces de la collection familiale, au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Mais en 1940, l’œuvre réapparut mystérieusement lors d’une vente aux enchères dans cette même ville, quelques mois seulement après le début de l’occupation nazie. L’Art Institute of Chicago acquit le tableau en 1959. Cette année, après de longues investigations, l’Institut conclut que la vente de 1940 était une vente forcée et restitua l’œuvre aux héritier·ère·s de Lewenstein. La peinture revient ainsi pour la première fois à Paris, où elle fut créée.
Takashi Murakami
Schoolgirl Ko² (2023-2026)
Perrotin
Une grande part de la pratique de Takashi Murakami s’inspire de l’otaku, une sous-culture japonaise gravitant autour de l’anime, du manga, des jeux vidéo et du cosplay. Il fait remonter ce mouvement à la défaite du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, qui aurait, selon lui, laissé le pays dans un état d’immaturité permanente. Dans les années 1990, Murakami commença à reproduire des figurines otaku à taille réelle, en débutant par Miss Ko² (1997), haute de 1,80 m, qu’il n’a cessé de décliner depuis. Le nom de la série vient de ko, qui signifie enfant ou femme en japonais, tandis que les silhouettes voluptueuses des sculptures sont dérivées de la bishōjo, la « belle jeune fille » idéalisée de la culture otaku.
Christina Quarles
And Yer Gunna Find out Hell is Cold (2026)
Pilar Corrias
Christina Quarles décrit ses peintures comme des « portraits de ce que c’est de vivre dans son propre corps ». L’artiste basée à Los Angeles puise dans son expérience de femme queer et multiraciale, résistant aux notions figées de subjectivité dans son travail. Elle peint librement ses figures fluides et contorsionnées avant d’introduire des motifs et des surfaces planes, parfois à l’aide de pochoirs générés numériquement. Ses œuvres récentes témoignent d’un élargissement de sa palette déjà colorée et exubérante : là où elle utilisait auparavant des sections de toile brute pour suggérer la lumière, elle se tourne désormais vers des teintes vives et saturées.
Tschabalala Self
Conjure Woman (2025)
Galerie Eva Presenhuber
Les portraits monumentaux de femmes noires de Tschabalala Self sont souvent réalisés à partir de toile peinte et de tissu cousu. Ses points de couture font écho au travail manuel des femmes de sa famille, qui cousaient des rideaux et recyclaient de vieux tissus en vêtements. Dans ces peintures patchwork expressives et grand format, l’artiste imagine un espace où ces figures peuvent simplement exister, pour leur propre plaisir plutôt que pour les regards. Haute de trois mètres, Conjure Woman superpose peinture à l’huile et acrylique, crayon de couleur et fil sur toile teinte, avec des rangées d’yeux encerclant une figure saisie en plein mouvement.
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Elliat Albrecht est une auteure et rédactrice basée au Canada.
Légende de l'image d'en-tête : Nancy Graves, Jabiluka (détail), 1985 – Ceysson & Bénétière © Nancy-Graves-Foundation,Inc. / Sous licence de l'Artists Rights Society (ARS), NY. Avec l'aimable autorisation de Ceysson & Bénétière