La Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, est un musée presque entièrement consacré aux moulages en plâtre, rempli de répliques d’architecture classique et religieuse. On y trouve des clôtures médiévales, des tympans romans et même une copie du portail de la cathédrale de Chartres. Ce mois-ci, au milieu de ces vestiges d’un blanc écrasant, presque spectrales, se dressent, à l’occasion de son exposition « Ce qui nous rassemble »,les sculptures de Kennedy Yanko : des paint skins, ou « peaux de peinture », et des fragments de métal de récupération torsadés en sculptures magnifiquement équilibrées, qui évoquent des peintures expressionnistes abstraites en trois dimensions.
Kennedy Yanko est également actrice : elle a notamment joué le rôle de Reed Smith-Clarke dans la série Netflix Nola Darling n’en fait qu’à sa tête (She’s Gotta Have It, 2017-2019) de Spike Lee, et sa pratique artistique témoigne d’un sens aigu de la tension dramatique. Elle a puisé l’inspiration de son exposition dans une histoire apocryphe selon laquelle Marie-Madeleine aurait traversé la Méditerranée pour s’établir dans le sud de la France. Art Basel s’est entretenu en visio avec l’artiste par liaison vidéo depuis son studio de Miami pour parler de christianisme, de la Nouvelle Vague française et des raisons pour lesquelles Jacques-Louis David est « son » peintre.
Art Basel : Quelle a été votre première impression de la Cité de l’architecture et du patrimoine ?
Kennedy Yanko : Le lieu est phénoménal. Il donne sur la tour Eiffel, donc historiquement, c’est comme s’il était au centre du monde. La salle où mes œuvres sont exposées est jalonnée de moulages d’églises – ces magnifiques encadrements architecturaux autour des sculptures sont chargés d’histoire et d’idées.
Comment votre travail s’inscrit-il dans la dimension religieuse de la collection du musée ?
J’ai grandi dans l’Église adventiste du septième jour. Le christianisme occupait donc une place très importante dans ma famille. Cela m’a suscité beaucoup de questions sur ce que sont la spiritualité et la religion, et sur la façon dont ces deux domaines interviennent dans notre quotidien. J’ai mené des recherches assez approfondies sur la théosophie et ses figures, comme Helena Blavatsky, Rudolf Steiner et Vassily Kandinsky. Je m’intéresse beaucoup à l’occultisme et au monde spirituel, ainsi qu’aux idées explorées par les surréalistes.
Marie-Madeleine est une figure centrale de votre nouveau travail. Qu’est-ce qui, en elle, a capté votre imagination ?
J’ai effectué une résidence dans le sud de la France, et avant d’y aller, j’avais le sentiment d’être appelée par une déité ou une énergie féminine. Puis, en réfléchissant au site de la Cité de l’architecture, je suis tombée sur un livre fascinant, The Magdalen Manuscript: The Alchemies of Horus & the Sex Magic of Isis [(Le manuscrit de Marie-Madeleine : les alchimies d’Horus et la magie sexuelle d’Isis), de Tom Kenyon et Judi Sion, 2002]. Il y est question de l’énergie sexuelle comme moteur premier de notre énergie créatrice. Je réimagine l’histoire de Marie, en pensant à ce qu’on lui a pris et à la façon dont elle a été transformée en cette femme sexuelle repentante. Elle a endossé tous ces rôles à la fois – vierge, putain, mère, amante –, réunis en une seule figure.
Paris est une ville qui regorge de monuments, mais nous vivons à une époque où ils se font de plus en plus rares. Que signifie produire une sculpture à grande échelle aujourd’hui ?
La sculpture est une forme de dévotion – tenter de voir quelque chose, puis créer ces belles reliques qui représentent un moment dans le temps. Pour moi, travailler à cette échelle, en tant que femme, est une bénédiction.
Que voulez-vous dire par « peau » lorsque vous parlez des surfaces peintes de vos sculptures ?
Les peaux sont littéralement des « nappes » de peinture. J’en verse des centaines de litres et quand elle sèche, je la décolle. Elle devient presque un organisme. C’est ainsi que le terme s’est naturellement imposé au sein de l’atelier. Je disais : « J’ai besoin d’une peau », et c’est devenu notre langage. C’est évidemment un terme très dense et très riche dans sa relation au corps et à l’identité. La juxtaposition de la douceur et de la dureté vous fait penser encore davantage à la finitude, au corps, aux relations et à la fragilité de tout cela.
Un espace muséal peut être très théâtral. Vous arrive-t-il de voir vos sculptures comme des accessoires sur une scène ?
Je comprends ce que vous voulez dire – ce sentiment que tout a l’air d’être en mouvement, suspendu dans l’instant ou sur le point de s’envoler. Si on éteint les lumières dans l’atelier et que l’on regarde simplement tout ce qui nous entoure, c’est comme quelque chose qui vit, qui existe, mais qui est figé dans le temps. Quand on entre dans la chapelle Rothko [à Houston, Texas] et qu’on est dans une salle avec ses peintures, on perçoit un bourdonnement dans l’air. Il y a une qualité vibratoire dans sa couleur et dans ce qu’il en fait. Je pense que la sculpture peut contenir et porter ce même type d’énergie. J’aime vraiment croire que de mes sculptures émane un sentiment de vie et de souffle.
Vous avez fait partie du Living Theatre à New York. Comment cela a-t-il nourri votre pratique artistique ?
C’était ça, ma véritable université. Cela m’a appris la rigueur, la discipline, et comment exister en tant qu’artiste. À travers la performance, j’ai appris que pour créer quelque chose dans ce monde, il faut d’abord le faire surgir en soi.
C’est une idée très romantique. Vous êtes-vous intéressée aux peintres romantiques français ? Y a-t-il un·e artiste de cette période auquel/à laquelle vous vous identifiez particulièrement ?
Quand j’étais au Living Theatre et que je travaillais avec Judith Malina, la brillante directrice de la compagnie, nous avons monté la pièce The History of the World [2012]. J’y jouais le peintre néoclassique protoromantique français Jacques-Louis David [1748-1825]. Tout à la fin, je me transformais en Vénus, déesse de l’amour. Sa génération était capable de traduire la passion, la douleur, la guerre et le drame. Il·elle·s voyaient clairement ce que les rois faisaient à leur peuple, puis se demandaient : comment traduire cela en peinture ? Alors oui, Jacques-Louis David, c’est « mon » peintre.
Vous avez grandi à Saint-Louis, dans le Missouri, qui était autrefois une colonie française. Aviez-vous un lien avec la France dans votre enfance ?
Oui. Architecturalement, Saint-Louis entretient clairement une relation avec la France. Petite fille, j’adorais la Nouvelle Vague française : Jean-Luc Godard et François Truffaut. Je trouvais leur façon de raconter les histoires extraordinaire. Les surréalistes ont été les premier·ère·s artistes que j’ai jamais vraiment regardé·e·s. J’étais fascinée par Man Ray et la manière dont il jouait avec la perception, dont il explorait les mondes invisibles.
À quoi ressemble une journée parfaite à Paris ?
Ce que j’aime vraiment à Paris, c’est le calme de la nuit. Chez moi, je suis plutôt du genre à me coucher tôt – vers 21h30. Mais à Paris, je reste debout toute la nuit. Je lis, et j’adore me déplacer partout à vélo. Aux États-Unis, le temps libre ne fait pas partie de notre culture. Miami, c’est là où je travaille et me concentre. Paris, c’est là où je me documente. Je crois que c’est pour cela que tant d’artistes, au fil des siècles, ont été attiré·e·s par Paris. Regardez Joséphine Baker, James Baldwin, et tous ces artistes noir·e·s qui y ont trouvé refuge.
Miu Miu est le partenaire officiel du Programme Public.
Kennedy Yanko est représentée par Norr Cohan (New York).
Kennedy Yanko, « Ce qui nous rassemble », commissariat de Matthieu Poirier, Cité de l’architecture et du patrimoine, du 16 octobre 2026 au 3 janvier 2027.
Jessica Lack est une écrivaine basée à Cambridge, au Royaume-Uni. Son dernier ouvrage, Protest Art (2024), est publié par Thames & Hudson.
Légende de l'image d'en-tête : Kennedy Yanko, 2026. Photographie de Zachary Balber.
Publié le 5 octobre 2026.